La traverse du Saguenay, vers la modernité (1938-1958)

 

En 1924, la Ford T, qui file à 80 km/h, a une multitude d’adeptes. Ce n’est rien comparé à l’explosion qu’on connaîtra dans les deux décennies suivantes. Au début des années 1940, on recense 455,000 voitures sur les routes du Québec. Ce boom motorisé, combiné au développement de Forestville, Baie-Comeau et Sept-Îles, oblige le gouvernement à trouver des solutions car le Saguenay est un obstacle majeur et les routes, inexistantes ou presque au-delà de la rivière Portneuf.

1938, La Compagnie de Navigation Charlevoix-Saguenay
L’arrivée de Duplessis, et du Bill 98 en 1938, va de pairs avec la prolongation de la route 15 qui se rendra jusqu’à Baie-Comeau vers 1943. Ce qui occasionne la fondation de la Compagnie de Navigation Charlevoix-Saguenay Ltée.

$18,000 afin de désenclaver la région avec un service régulier de traversier?

Le mandat de la compagnie sera, entre autres, de maintenir un service de traversier entre les deux rives du Saguenay. Elle projette d’acquérir l’actuel traversier, soit le N.B.T. afin de desservir les villages vers l’est du territoire (comprendre vers Sept-Îles). Pour faire la navette entre Tadoussac et Baie-Ste-Catherine, on utilisera le JACQUES-CARTIER, construit en 1924 par la Davie.

1940, The Clarke Steamship Company
Jean-Pierre Charest, chercheur indépendant en histoire maritime, raconte comment et pourquoi la Clarke  finira par avaler la Compagnie de Navigation Charlevoix-Saguenay : «En 1940, la Clarke Steamship Company, déjà bien présente sur la Côte-Nord, autant pour le transport de marchandises que de passagers, conteste le permis d’exploitation obtenu par la Compagnie de Navigation Charlevoix-Saguenay Ltée et finira par en faire une de ses filiales.»

***

(1938-1960) Le JACQUES-CARTIER (ON 150839) :
Le Soleil du 12 mai 1938 rapporte que le premier navire de la Compagnie de Navigation Charlevoix-Saguenay, le JACQUES-CARTIER, a été ramené de Kingston à Québec sous les ordres d’un Escouminois, le capitaine Joseph-Alfred Brisebois. Il part vers Tadoussac et quelques jours plus tard un problème survient : «Le navire […] se rendait occuper son poste régulier, hier quand ses engins firent défaut au cours du voyage dans le bas du fleuve. Il fut ramené à Québec par le remorqueur “Chicoutimi” de la Price Navigation Company.» (Le Soleil, 18/05/1938).

Le Jacques-Cartier, on remarquera l’autobus Drolet. Source : Yvan Proteau.

C’est finalement le 30 mai que le traversier débutera son service régulier avec un équipage de sept personnes et il pourra transporter une douzaine de voitures et 88 passagers (selon sa configuration de 1938) : «Sa coque est en acier, et il est mû par deux moteurs à l’huile de marque Diesel. Muni de passerelles automatiques, il possède également un système d’électricité très perfectionné» (Le Soleil, 31/05/1938). Selon l’horaire de 1940, les traversées sont régulières, aux 30 minutes entre 7h et 20h.

Journal Le Soleil, 31 mai. ©BanQ

L’hiver sur le Saguenay
Jusqu’en 1954, le service de traversier d’hiver était assuré par des goélettes. On raconte que deux ou trois goélettes aideront à la traverse du Saguenay. Nous avons vu la N.B.T. dans le texte précédent. À partir de 1937 et jusqu’à la fin, la goélette MALBAIE TRANSPORT assure le service hivernal.

La goélette Malbaie Transport arrivant à Tadoussac. ©G.Bédard, 1949, BanQ E6,S7,P68240

Selon le livre St Lawrence Saga : The Clarke Steamship Story, La circulation était très légère et ne comprenait que des motoneiges et des passagers. En hiver, le nombre de voyages effectués quotidiennement variait. De deux voyages en 1940 on ira jusqu’à trois ou quatre douze ans plus tard. Finalement, en 1957, on effectuait huit voyages par jour (St Lawrence Saga: The Clarke Steamship Story chap.11).

Rare photo de la N.B.T. assurant la liaison.

Les voyageurs garderont toujours d’impérissables souvenirs de leur passage chez-nous avec le service de goélettes sur le Saguenay. Gracieuseté de Dominique Rouleau.

(1937-1953) La MALBAIE TRANSPORT (ON 170541) :
Propriété de Georges Gagnon de La Malbaie, la goélette faisait 86,3 pieds et ne sera utilisée que l’hiver sur le Saguenay, selon l’historique de la compagnie Clark. Un entrefilet du soleil annonce l’arrivée de la MALBAIE TRANSPORT à Tadoussac en 1948 : «Après avoir pris son hélice d’hiver à Lévis, la goélette “Malbaie Transport” se charge présentement au quai 19 de marchandises générales destinées à Tadoussac. Cette goélette voyagera tout l’hiver entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac» (Le Soleil, 01/12/1948).

La Malbaie Transport, en hiver. Source : Famille de Georges Gagnon.

Le MALBAIE TRANSPORT finira par ne plus être adapté à la situation. On supposera que ces accidents, dont l’un mortel, contribueront à le pousser à la retraite et à l’amélioration du débarcadère.

21 décembre 1951 : Un snowmobile glisse lors de l’embarquement sur le Malbaie Transport, deux décès. ©BanQ

Un autre accident, moins lourd de conséquence, l’année suivante un camion de Piuze Transport se retrouve dans une fâcheuse position en débarquant du Malbaie Transport.

(1956 à 1959) LE SORELOIS (ON 130414) :
Venu à la rescousse du JACQUES-CARTIER en attendant des navires plus moderne, il finira sa vie utile sous le nom de LA FAYETTE. Selon le chercheur, Jean-Pierre Charest, on pourrait aussi ajouter le LOUIS-HÉBERT à la liste des navires venus, temporairement, faire la traverse du Saguenay.

Le SORELOIS, possiblement en 1940. Source de la photo : André Guévremont.

1950, la décennie de l’évolution
Le prolongement du réseau routier, la disparition de plus en plus évidente du cabotage et l’avènement des fardiers, font en sorte que le traversier ne peut suffire à la demande. On doit aussi adapter les débarcadères et l’époque voulait que la sécurité ne soit pas une priorité, nous avons donc droit à ce genre d’installations… temporaire, heureusement.

Année inconnue, au début des années 1950, installation temporaire du côté de Baie-Ste-Catherine.

Contrairement à aujourd’hui où le détour par Chicoutimi s’avère possible, en 1958, il manque toujours un tronçon de 45 km sur la 172. Nos gens sont définitivement dépendants de la traverse qui peut cesser d’opérer pendant plusieurs jours en cas de mauvais temps.

Cinq jours d’inactivité, des centaines de sac de «malles» en attente, des camions de marchandises périssables possiblement perdus et toute un population prise en otage par la météo.

L’ignorance des autorités, ici la Croix-Rouge, sur notre réalité, résonne toujours 60 ans plus tard…

Lettre ouverte de Lauréat Maltais. On se souviendra qu’aux élections fédérales suivantes, il deviendra notre député sous la bannière du Parti Crédit social du Canada qui effectue alors une percée majeur au Québec.

Si le JACQUES-CARTIER achève sa vie utile sur le Saguenay, il renaîtra encore et encore sous de multiples configurations :

Le Jacques-Cartier ou les multiples vies d’un navire, gracieuseté de Mac Mackay.

Vers la modernité…
Au printemps de 1958, le quai de Baie-Ste-Catherine change afin d’accueillir une nouvelle génération de traversiers : «Afin de raccourcir la durée de la traversée, le débarcadère de la rive ouest a été déménagé à un endroit connu sous le nom de l’Anse-au-Portage. Il ne faudra plus que sept minutes de navigation pour effectuer le raccordement entre les deux rives. Ce qui veut dire que le bateau pourra faire facilement deux voyages à l’heure et contenir deux à trois fois plus de véhicules que l’ancien “Jacques Cartier” » (La Côte-Nord, 10/07/1958).

Du côté de Tadoussac, les améliorations consisteront à déménager le débarcadère à l’Anse à l’Eau. Une première enveloppe du gouvernement fédéral arrive au cours de l’année 1953 afin d’améliorer le quai. On ajoute un $13,000 l’année suivante et possiblement autant en 1957.

Cette évolution, destinée à accueillir les traversiers modernes, configurés comme les actuels, avec chargement et déchargement aux extrémités, offre plusieurs avantages : «N’ayant ni avant ni arrière, le traversier pourra naviguer indifféremment dans les deux sens ce qui accélèrera son va-et-vient à l’embouchure du Saguenay. Dans une seule journée de travail, le navire pourra transporter entre 1,500 et 1,800 véhicules […] Le Saguenay pourra transporter quelques 25 véhicules à la fois et il lui sera permis de transporter jusqu’à 200 passagers» (Le Progrès du Golfe, 25/04/1958).

Cependant, selon une lettre du Contrôleur des Services de la compagnie, en octobre 1958, Le quai de l’Anse-au-Portage ne convient pas au SAGUENAY. Ce qui provoque le retour des navires JACQUES-CARTIER et LE SORELOIS : «Cet arrêt de service est fait à la demande expresse du ministère fédéral des Travaux publics dans un télégramme en date du 9 octobre. Le nouveau quai de l’Anse au Portage ne pourra pas être utilisé jusqu’à ce que le contracteur ait complété certains travaux qui n’avaient pas été terminés en premier lieu.» (L’Aquilon, 15/10/1958).

Si nous sommes en route vers une certaine modernité, nous sommes encore loin de la gratuité du service, car oui, il faut payer pour utiliser le traversier.  La gratuité du traversier sera d’ailleurs le prochain combat auquel s’adonneront les Nord-Côtiers.

À suivre…

Nota bene
Cette série de chroniques se veut un premier débroussaillage sur l’histoire des traverses sur le Saguenay. Les spécialistes dénonceront le manque de profondeur; les Charlevoisiens, la vision uniquement nord-côtière et les gens de la place l’absence de références généalogiques.
Tous auront raison car :
– L’histoire de la traverse pourrait remplir un ou deux livres tellement on y trouve de rebondissements et de faits incroyables.
– Que ce soit en 1919 ou en 2019, le combat est toujours le même : Sortir la Côte-Nord de son isolement.
– Identifier chacun des acteurs de l’histoire du traversier demanderait autant d’effort que d’identifier les traversiers. Or, si je compte les heures passées à refaire cette chronologie, on arrive à plusieurs mois de travail.

 

 

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4 comments on “La traverse du Saguenay, vers la modernité (1938-1958)

  1. Carol Guay

    Bien documenté,
    le N B T ( serais-ce le Noel Brisson transport ) ?
    Merci, et la lettre de Lauréat Maltais, un trésor historique

    Répondre
    1. Fin Mot Post author

      Oui, le N.B.T. est bien le Noël Brisson Transport mais son enregistrement au gouvernement était sous les initiales seulement.

      Répondre

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