Une épopée de 1911

 

Les vieux journaux en ligne sont comme un sac de bonbons que l’on explore les yeux fermés, sans savoir sur quelle saveur nous tomberons. Un article éclaire parfois un pan de notre histoire; un autre relève du souvenir déjà entendu. Des heures de plaisir juste à imaginer l’environnement, les gens et reconstituer la situation. Encore faut-il se garder d’analyser le tout avec nos lunettes du 21e siècle.

«La Vigie», hebdomadaire de Québec, entre juin 1906 et mai 1913, tentait, tant bien que mal, de nous offrir des nouvelles de partout, Côte-Nord incluse. C’est ainsi qu’on y retrouve, le 4 avril 1911, un texte croustillant racontant un voyage entre Clarke City et Tadoussac effectué par Paul Patry, agent du Département des Terres de la Couronne et le garde forestier, Aldéric Dionne, gendre de Joseph Piuze de Mille-Vaches.

Toute une épopée!
Retournons, lentement, dans le passé, nous sommes le 5 février 1911, Paul Patry et Aldéric Dionne, possiblement tous les deux à Tadoussac, s’embarque à bord du Montcalm lors du dernier voyage de la saison vers Clarke City. Ils arrivent deux jours plus tard et y séjourneront, pendant un mois, afin de régler quelques dossiers. Finalement, le lundi 6 mars vint le moment du retour et le début d’une épopée.

Le bateau Montcalm à Anticosti ©SHDG-BAnQ, P6,S3,D4,P937

Première étape : Pointe-des-Monts (90 min. de voiture en 2019).
Version 1911 : En cométiques, c’est à dire en traineaux. L’un avec les bagages et un guide expérimenté et l’autre avec nos deux voyageurs.

Deuxième étape : Manicouagan (60 min. de voiture en 2019).
Version 1911 : On doit se servir de canots, à travers les glaces afin de se rendre aux environs de la rivière Manicouagan.

Troisième étape : Bersimis (30 min. de voiture en 2019).
Version 1911 : En cométiques, possiblement avec un guide ou du moins le propriétaire de l’attelage afin de le ramener.
Bersimis, en mars 1911 : Désert blanc, les routes vers l’ouest, inexistantes. Comment continuer le voyage, sans guide et sans moyen de locomotion. Le fleuve? Encore faut-il convaincre le navigateur du lieu, Joseph Miller.

Quatrième étape : Rimouski (±60 min. en 2019 via le traversier de Forestville).
Version 1911 : Après quelques jours d’attente, le 21 mars, on prend la mer à bord de la Marie Huticaisse, goélette de 44 pieds, du capitaine Miller. Pour avancer vers l’ouest, nous devons voyager par la rive sud. Jos Miller, habitué au trajet Bersimis-Rimouski, devra tout de même combattre une tempête de vent avant d’havrer à Rimouski, sept heures plus tard. Nous sommes le mercredi 22 mars, selon Le Soleil qui rapporte la traversée de Miller :

Le Soleil (22/03/1911) commente la traversée précoce de la Marie Huticaisse.

Cinquième étape : Rivière-du-Loup (90 min. de voiture en 2019).
Version 1911 : On doit attraper l’express d’Halifax pour nous y conduire. Ce train, arrivera à 21h à Rivière-du-Loup.
Ce chemin de fer Intercolonial, qui devait réunir le Canada d’un océan à l’autre, sera racheté par le Canadien National en 1918. Il reliait les provinces maritimes avec le Québec, enfin, avec Rivière-du-Loup, Lévis et Montréal.

Le pont intercolonial et le moulin Price, Rimouski, Que. ©BanQ

Sixième étape : Tadoussac (65 min. en 2019, 2 à 4 départs quotidien entre Rivière-du-Loup et St-Siméon).
Version 1911 : Une fois à Rivière-du-Loup, on court au comptoir de la compagnie Trans-St-Laurent afin de s’acheter un billet pour faire la traversée vers Tadoussac. C’est le petit «Mahone», «une mouche de 24 H.P. de la compagnie Trans-St-Laurent» selon le journal L’Action Sociale, qui assure deux traversées hebdomadaires entre les deux rives.
Malheureusement, l’hélice du Mahone est cassée. Le navire ne traversera point le fleuve avant le vendredi ou le samedi suivant. Soit le 24 ou 25 mars. Dionne et Patry devront patienter encore quelques jours. Le Mahone était alors commandé par Jos Deslauriers de Rivière-du-Loup mais comptait, à son bord, le tadoussacien, Arthur Deschênes (1881-1933). C’est ce navire qui transporte le courrier, à travers la glace et les intempéries.

Trajet effectué par les deux hommes.

C’est ici que s’arrête le récit du voyage dans l’édition de la Vigie du 4 avril 1911. Les voyageurs arrivèrent à Tadoussac, vers le 25 ou 26 mars, soit près de trois semaines après leur départ de Sept-Îles. Encore fallait-il qu’ils se rendent à leur domicile.

Paul Patry a peut-être des connaissances en ce lieu, il s’agit possiblement de Napoléon, surnommé Paul, qui épousa Angéline Vaillancourt, fille d’Alfred, commerçant à Tadoussac, en 1915. Pour le moment, il réside officiellement à Québec, il devra éventuellement se rendre à La Malbaie et attraper le train s’il veut entrer chez-lui. On le sait rendu, hors de tout doute, au début d’avril car c’est lui qui aura raconté son histoire dans le journal. Dionne, lui, doit encore se rendre retrouver sa dame et ses cinq enfants à Mille-Vaches.

Septième étape : Saint-Paul-du-Nord (45 minutes de voiture en 2019).
Version 1911 : Dionne devra soit s’y rendre en raquette, soit trouver une «occasion». Selon un récit datant de 1918, la route entre Mille-Vaches et la rivière Petite Romaine, demandait trois heures au petit trot sur la neige. Aldéric a bien voyagé encore une journée ou deux avant de serrer sa Cédélice dans ses bras, vers le 27 ou 28 mars; Il la serra tellement fort d’ailleurs, qu’une petite fille naquît neuf mois plus tard!

Baptême de Jeanne D’Arc Bernadette Dionne, née 9 mois après le retour d’expédition d’Aldéric Dionne. ©Registre Drouin/Généalogie Québec.

 

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2 commentaires sur “Une épopée de 1911

  1. Louise Daunais

    Heureux qui comme Ulysse a fait un … long, long, long voyage !
    Merci pour ce texte très intéressant.

    Répondre

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