La Seigneurie de Mille-Vaches 1/2

 

Première partie : L’État dans l’État

C’est le 15 novembre 1653 que Jean de Lauzon, gouverneur de la Nouvelle-France, concède à Robert Giffard, la Seigneurie de Mille-Vaches. La description en est la suivante : «Trois lieues de front sur la rive nord du fleuve St-Laurent en bas de Tadoussac et de Grande et Petite Bergeronnes, au lieu appelé Mille-Vaches, par quatre lieues de profondeur bornés en front par la dite rivière St-Laurent et l’autre côté par les terrains non concédés de la Couronne.»

Cette seigneurie s’entoure d’un immense domaine, propriété de Louis XIV, roi de France, soit le Domaine ou les Postes du roi dont il a déjà été question dans une chronique précédente : Les rebelles charlevoisiens. Pour comprendre l’ambiguïté de la situation – on utilise ici un mot poli afin de ne pas écrire « le mot de Cambronne » – commençons par en voir un schéma :

Portneuf-sur-Mer et une partie de l’actuel Longue-Rive tous les deux inclus dans la Seigneurie.

En plein coeur du Domaine du roi, «L’État dans l’État» qu’est la Seigneurie de Mille-Vaches s’apparente à la Cité du Vatican au centre de l’Italie. Pour saisir les nuances et l’ambiguïté de la situation, commençons par comprendre le principe des seigneuries sous le Régime français, habituellement, selon Wikipédia, il s’agit :

«d’un ensemble des terres concédées (mais non données) par le roi à des seigneurs, eux-mêmes locataires de terres et responsables de leur mise en valeur (par la construction de routes et moulins pour les habitants, par exemple). Le seigneur divisait ses terres entre les colons (ou censitaires, ou même encore habitants), qui pouvaient dès lors les défricher et les exploiter, ainsi qu’y construire des bâtiments. Les habitants devaient au seigneur le paiement de taxes (cens et rentes) ainsi qu’une participation de quelques jours par an aux corvées.»

En résumé, le but des seigneuries est de «faire d’la terre» pour occuper et développer le pays.

Ce que vous venez de lire ne correspond pas du tout à la Seigneurie de Mille-Vaches. En 1729, au temps de l’intendant Hocquart, son quatrième Seigneur, Ignace-François Aubert de Gaspé, tentera d’obtenir l’autorisation d’installer des colons : permission refusée. Le Seigneur de Mille-Vaches ne peut donc concéder des lots, au milieu des terres de la Couronne, où il existe un interdit de colonisation.

Demande d’Ignace-François Aubert de Gaspé de faire un établissement dans la seigneurie de Mille-Vaches. Source : Bibliothèque et archives Canada, Série C11A. Correspondance générale, MIKAN 3050480.

De toute manière, le territoire deviendra rapidement intéressant, non pas pour «faire d’la terre» mais plus pour «faire des affaires». Dès la 3e génération des Seigneurs, on assistera à d’extraordinaires magouilles afin de détourner les autochtones des fermiers des Postes du roi.

«L’État dans l’État».
Les locataires des Postes du roi sont soumis à des règles précises et payent des redevances au roi. Les commis doivent respecter les lois et les prix des pelleteries, pêcheries et huiles, afin que l’entreprise soit rentable pour le locataire. Or, le propriétaire de la Seigneurie, sise en plein milieu de ce Domaine royal, n’est pas soumis à ces lois d’où «l’État dans l’État». C’est Charles Aubert de La Chesnaye, un puissant homme d’affaire de la Nouvelle-France, et sûrement un brillant gentleman, qui profita le premier de cette faille, alors qu’il administrait la seigneurie de son fils, François, vers 1680. De son fief de Rivière-du-Loup, il traversait à Portneuf, d’où il interpellait les autochtones afin d’acheter leurs pelleteries à meilleur prix… n’ayant point de compte à rendre au roi, il pouvait se le permettre. Ce trafic sera dénoncé par le receveur général du Domaine d’Occident, Denis Riverin, de La Chesnaye devra alors céder bâtiments et marchandises. Cette petite incartade ajoutera d’ailleurs une fausse information à l’histoire du poste de traite de Portneuf.

Pelleteries diverses et bandes pour garnitures. Gouache, Collection G. & C. Franke, Wikimedia Commons.

 

Le Régime anglais
Après 1759, la Seigneurie passera aux mains d’homme d’affaires anglais et nous assisterons à la naissance d’un poste de traite à Portneuf. Pendant ce temps, l’autre secteur, la future paroisse St-Paul, ne semble guère intéresser les Seigneurs. La différence  entre  les  deux  n’est  probablement  qu’hydrographique : La  rivière Portneuf, au coeur même de l’activité seigneuriale et industrielle, comme on le verra plus loin.

1986, la rivière Portneuf de la première chute, avec l’imposante structure laissée par la Consol, jusqu’à son embouchure. Photo : Florès et Fils inc. Les Entreprises Caroussel Ltée.

Cet «État dans l’État» donnera même lieu à une guerre de pouvoir entre le locataire de la Seigneurie, La Compagnie de la Baie d’Hudson et son homme fort, George Simpson et le locataire du Domaine du roi, William Lampson, dans les années 1820. Pendant dix années, les deux partis utiliseront tous les coups bas afin de porter atteinte à l’autre. Le belliqueux Simpson de la Baie d’Hudson ne laisse planer aucun doute sur ses intentions en écrivant, en 1826 : «Le poste de Portneuf est loué selon un loyer de £300 par année; le but premier de ce poste est de nuire aux fermiers du Roi

Le témoignage du locataire des King’s Posts, Lampson, le 19 mars 1831, résume très bien la problématique. Sans toutefois excuser tous les gestes posés de part et d’autre, l’extrait suivant, démontre que la Compagnie de la Baie d’Hudson était menaçante pour la Couronne : «Cette seigneurie fut concédée pour qu’il y fût fait des établissements pour cette unique fin; et les propriétaires ne peuvent, non plus tous les autres sujets de Sa Majesté, empiéter sur le privilège exclusif du fermier les Postes du Roi, ni débaucher les sauvages, ni traiter avec eux.»

Et il en sera encore ainsi lorsque débarqueront les Charlevoisiens, douze ans plus tard, pour faire chantier. Ce chantier financé par James Gibb et gérée par Alexis Tremblay Picoté fera ressortir l’ambiguïté des limites de la Seigneurie. Souvenons-nous : «Trois lieues de front sur la rive nord du fleuve St-Laurent […] par quatre lieues de profondeur bornés en front par la dite rivière St-Laurent […]»

Mais au fait? Qu’est-ce qu’une lieue?
«La distance qu’un homme peut marcher en une heure.»
Bonjour les interprétations!

Ce qui fera dire à l’arpenteur Duberger, lors de sa visite de septembre 1855 : «Le bois qui approvisionne cet établissement est supposé venir des terres de la couronne en arrière de la seigneurie […] le bois devra être coupé en dehors des limites encore inconnues de la seigneurie; […]» À ce moment la Seigneurie est toujours louée par la Compagnie de la Baie d’Hudson à un groupe d’hommes d’affaire anglais. Les premiers entrepreneurs se doivent d’en respecter les limites.

L’abolition des seigneuries
Considérés depuis longtemps comme un système archaïque, plusieurs décennies de débats seront quand même nécessaires pour abolir les droits et devoirs des seigneurs au Bas-Canada. Le 18 décembre 1854, «l’Acte pour l’abolition des seigneuries» voyait le jour. Comme il faut toujours des exceptions pour confirmer les règles, Mille-Vaches en sera.

Lithographie, William Lockwood, 1856, les Membres du tribunal spécial mis en place le 4 septembre 1855 pour régler les litiges dus à l’abolition du régime seigneurial en 1854. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec.

Mille-Vaches et quatre autres seigneuries seront l’objet d’un amendement publié le 19 juin 1856. Les deux villages de la MRC devront encore patienter pendant plus de cent ans avant de se débarrasser de l’emprise seigneuriale.

A suivre…


Pssst!
Écrit dans l’optique de répondre aux questions de plusieurs, ce texte ne fera qu’effleurer la très riche histoire de la Seigneurie. Il s’agit ici d’expliquer comment et pourquoi nos gens squattaient leur lot, sans en être propriétaires, et comment toute cet imbroglio s’est terminé.


 

 

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2 commentaires sur “La Seigneurie de Mille-Vaches 1/2

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