La Seigneurie de Mille-Vaches 2/2

 

Deuxième partie : Catastrophique bornage

La Seigneurie de Mille-Vaches, s’étend des crans rouges, soit le promontoire de l’actuelle église St-Paul, jusqu’à ce que les villageois nomment «le ch’min de gravelle», situé à moins de 3 km à l’Est de la rivière Portneuf. Ses limites, ambigües, «Trois lieues de front sur la rive nord du fleuve St-Laurent […] par quatre lieues de profondeur bornés en front par la dite rivière St-Laurent […]» provoquent des quiproquos depuis 1653.


Pssst!
Comme mentionné dans la chronique précédente, ce texte est écrit dans l’optique de répondre aux questions de plusieurs, il ne fera qu’effleurer la très riche histoire de la Seigneurie. Il s’agit ici d’expliquer comment et pourquoi nos gens squattaient leur lot, sans en être propriétaires, et comment toute cet imbroglio s’est terminé.

Mais pourquoi le nom de «Mille-Vaches»?
Lorsque Jean de Lauzon, gouverneur de la Nouvelle-France, concède la seigneurie à Robert Giffard, le lieu porte déjà le nom de «Mille-Vaches». L’appellation du lieu n’a aucune explication officielle, sauf une théorie crédible. En 1808, lorsque James McKenzie visite les postes de traite du secteur, il écrira : « La pointe et la baie de Mille-Vaches, ainsi nommés à cause des grosses pierres apparaissant à marée basse rappelant un troupeau de vaches, se trouvent à deux lieues à l’Ouest du poste de Portneuf. »
Référence : McKenzie, James, Some Account of the King’s Posts…

 

1842, l’année charnière
Le 13 juillet 1842, La Compagnie de la Baie d’Hudson loue, pour une dernière fois, la Seigneurie de Mille-Vaches. Suite aux pressions des Charlevoisiens (lire : Ah! Nos aïeux! Les rebelles Charlevoisiens), le territoire s’ouvre à la population blanche dans un but de colonisation. Les limites de la Seigneurie ne semblent guère déranger les premiers colons qui s’installent. Le commerce des pelleteries, en déclin, les Seigneurs de Mille-Vaches – alors les héritiers Dunn, Stuart et quelques autres – ne semblent voir le potentiel forestier du territoire; on attendra plus de 40 ans avant qu’un Seigneur exploite le lieu. En attendant, les colons s’installent. Sur le territoire de St-Paul-du-Nord, on priorise l’agriculture, pendant qu’à Portneuf, ce sont des journaliers, au service de la compagnie de James Gibb. Un petit village se développe en amont, à la première chute, pendant que quelques électrons libres s’installent en bordure du fleuve.

Petite annonce parue dans Le Journal de Québec, le 28 avril 1853, et à plusieurs reprises par la suite.

1854, l’abolition des seigneuries
En 1854, «l’Acte pour l’abolition des seigneuries» voit le jour. Évidemment, comme rien n’est simple quand il s’agit de la Seigneurie de Mille-Vaches, elle sera l’objet d’un amendement publié le 19 juin 1856.  On omettra le complexe texte de la « Disposition spéciale concernant certaines seigneurie », pour le résumer en quelques mots, voici ce qu’en disait le Journal La Côte-Nord du 14 avril 1965 : « La Seigneurie de Mille-Vaches, et ses quatre semblables, a été changé en la tenure de franc-alleu-roturier. Aucune rente constituée seigneuriale n’a donc été établie pour affecter les terrains de cette seigneurie. » On précise, toujours dans le même texte « qu’aucune tierce personne n’occupait alors une parcelle quelconque de ladite seigneurie mais que l’occupation commença aussi après 1856. » Permettons-nous d’en douter.

Dans cette description, on doit retenir l’expression de « la tenure de franc-alleu-roturier » et son impact sur Portneuf et St-Paul-du-Nord. En terme simple, les occupants sont exempts de tous droits et devoirs envers le seigneur : Ils n’ont pas à payer une rente. Remarquez le terme occupant. Cependant, les occupants ne recevraient «aucun titre de propriété sous quelque forme que ce soit».

Aussi incroyable que cela puisse paraître – et malgré les ventes et achats de terrain autant à Portneuf qu’à St-Paul – nos parents et grands-parents vendaient et achetaient des terrains dont ils ne possédaient pas les titres de propriétés réels. Ils étaient la possession du Seigneur de Mille-Vaches! Vraisemblablement une entente tacite entre Seigneur et villageois s’installent. L’intérêt n’est point au bord de la mer de toute manière mais dans l’arrière-pays. La forêt, en bordure de la rivière Portneuf est dans la mire des premiers entrepreneurs, la compagnie londonienne The Dominion of Canada Freehold Estate and Timber. Laisser les familles s’installer sur le territoire de la Seigneurie garanti une main d’oeuvre constante, pourquoi pas? Les compagnies suivantes y verront possiblement le même avantage? Bref, il faudra attendre l’arrivée de la Consolidated Paper, en 1937, pour qu’on songe à régulariser une situation qui perdurait depuis trop longtemps. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, on devra attendre près de 30 ans avant de voir la situation se régler.

D’avantageuses conditions
Le 4 février 1960, les arpenteurs-géomètres, Jacques et Lucien Gravel, déposent le premier cadastre officiel de la Seigneurie de Mille-Vaches. Il ne s’agit naturellement pas d’un cadastre détaillé mais bien d’une coquille vide, ou presque, soit les limites des deux municipalités, où l’on pourra, éventuellement, accorder des droits de propriété.

Arpentage des lignes arrières et latérales, et des chemins situés dans les rangs A et B de la Seigneurie de Mille-Vaches, Jacques Gravel, 4 février 1960. ©BanQ E21,S555,SS1,SSS20,PM.5B.

Le 9 mars 1960, le contrat officiel, entre la Consol et le Gouvernement est signé. On se doutera que ce contrat contient plusieurs clauses, l’une d’elle retiendra notre attention : Le gouvernement «remplace» le territoire des villages par une concession forestière sur la rivière Escoumins. Cependant, des «conditions» s’ajoutent au contrat, dont celle-ci : «La concession forestière spéciale présentement octroyée sera exempte pendant les trente (30) premières années, soit du premier décembre dernier (1959) au trente avril mil neuf cent quatre-vingt-neuf, du paiement des redevances de rente foncière et de droits de coupe, tel que spécifié dans les Règlement des bois et forêts;»  Une fois les trente années écoulées, la concession redeviendra une «concession forestière ordinaire» sans aucun privilège. De toute manière, la compagnie en aura profité autant que faire se peut!

Enfin libre!
Le territoire des villages de Portneuf et St-Paul-du-Nord appartient dorénavant au Ministère des Terres et Forêts. Débute alors le travail pour dresser les plans et livres de renvois pour donner des titres, préparer un cadastre original et surtout officiel pour chacun des villages. L’insoluble problème commence à trouver solution.

L’épineux problème de la Seigneurie est en voie de solution, titre le journal La Côte-Nord le 14 avril 1965. C’est réellement une épine qu’on enlève aux municipalités de Portneuf et St-Paul-du-Nord. Les descendants des premiers occupants, arrivés depuis 1842, pourront enfin devenir réellement propriétaires de leurs terres : «Des possesseurs de maisons dans les localités de Saint-Paul du Nord et de Sainte-Anne de Portneuf, dans le comté de Saguenay, pourront devenir, dans quelques mois, propriétaires du terrain qu’ils occupent. C’est ce que vient de révéler un représentant du ministère des Terres et Forêts.»

Journal La Côte-Nord du 14 avril 1965.

C’est le 2 août 1965 que sera déposé, officiellement, le cadastre de la Seigneurie de Mille-Vaches, par le ministre des Terres et Forêts, Lucien Cliche. Cependant, ce premier cadastre officiel ne fera pas le bonheur de tous. Son dépôt marque, incontestablement, le début d’épiques chicanes de clôtures. N’oublions pas, au même moment certains tracés de routes changent, on standardise la largeur des rues, bref, le gouvernement empiètera sur les terrains, en cours de bornage, de plusieurs villageois autant à Portneuf qu’à St-Paul.

On remarquera la modification du tracé de la route sur la Seigneurie, ce qui ne sera pas sans conséquence. Journal Le Soleil, 19 avril 1965.

Il faut comprendre qu’un territoire, occupé depuis plus de 120 ans, que l’on doit cadastrer, ne peut qu’occasionner des catastrophes! Ces problèmes de bornages (ou de bornés, c’est selon!) continueront d’exacerber la patience des «non-censitaires» de la Seigneurie pendant près de 13 ans, soit jusqu’à la dernière rénovation cadastrale, du 18 septembre 1978, qui mettra un point final à la situation… sans pour autant réconcilier certains voisins.

Gagnon a jadis bâti maison
Cadastré, le v’là chez l’Blond
Pis lui, son terrain est mangé,
Par Emond d’l’aut’côté.

Ton garage a l’coin chez Tremblay
Pis ton frère n’arrête pas d’sacrer
Car sa shed est chez Bouchard
Pendant qu’y’empiète chez Gérard

Borné ou déborné, ça pu d’allure
L’village fait pas mal dur!
On s’astine pendant des années
Ousse’la ligne devrait passer?

C’t’à cause du roi Louis
Mais ça, tout l’monde l’oublie
On préfère penser que l’voisin
Nous a volé not’terrain!

 

Oups! S’cusez-là!

 

 

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