Sainte-Anne de quoi?

 

Selon l’histoire parlée du village de Portneuf-sur-Mer, la Sainte Patronne, Anne, aurait été choisi parce que : «La chose avait été recommandée par les missionnaires pour empêcher les Montagnais, qui avaient une grande dévotion à sainte Anne, d’aller la prier à la Côte de Beaupré, où trop souvent ils gâtaient leur pèlerinage par des désordres. Cette chapelle n’a été construite que longtemps après, exactement en 1788.»

Cette flamboyante explication n’est pas affirmation d’un Portneuvois mais plutôt d’un «Monseigneur historien», ce qui est encore plus fabuleux qu’un «curé historien» on en conviendra. C’est Monseigneur Victor Tremblay qui a déclaré cet immuable fait à la radio et dans un livre intitulé «Les trente ainées de nos localités, brefs historiques». Cet ouvrage «contient les textes de trente-et-une causeries irradiées du poste C.B.J. de Radio-Canada du 30 septembre 1963 au 1er juin 1964, sous la rubrique “Petite histoire d’un grand royaume”.» Cette histoire de Sainte-Anne de Portneuf deviendra naturellement «vérité-vraie». Tous Portneuvois connaissant son histoire vous répètera ce croustillant moment de sa préhistoire où l’on a construit une chapelle, en une année, pour stopper les autochtones à Portneuf.

Extrait du livre Les trente ainées de nos localités de Mgr Tremblay.

Sainte Anne, patronne des Autochtones?
Ce que Victor Tremblay raconte ne peut provenir de «l’histoire parlée», retournons aux archives afin de valider le tout et comprendre d’où vient l’idée que nos Montagnais «gâtaient leur pèlerinage par des désordres» en montant à Beaupré. Ne dérangeaient-ils pas plutôt la «haute classe» de l’époque par leur habillement et leur «liberté» d’esprit, mais bon, passons.

En fouillant les registres des missionnaires jésuites, une surprise nous attend au «Troisième registre de Tadoussac», le Miscellaneorum Liber. Dans les «Annales de la Mission», rédigé en 1740, à la fin du volume, on peut lire :

Inscription au Miscellaneorum Liber en 1740.

Monseigneur Tremblay nous a fait une petite entourloupette sur celle là! Ce n’est pas la seule à son répertoire, passons…

Érigé entre 1747 et 1750, l’historique (et encore présente), chapelle de Tadoussac, a été rendu possible grâce aux intendants Hocquart et Bigot. C’est d’abord Hocquart qui fournira les matériaux :

Le père Coquart confirme la grande participation de l’intendant à la construction de «l’église».

Trois ans plus tard, l’intendant Bigot participe aussi à l’édification de la chapelle. Le père Coquart croit juste de l’honorer de la même façon qu’Hocquart.

Inscription dans les annales de la mission des dons faits par Hocquart et Bigot.

Ste-Anne de Portneuf ou Ste-Anne de Tadoussac?
Nous retrouvons, à deux reprises, la mention « Sanctae Annae Tadussakensis », soit Sainte-Anne de Tadoussac, dans les inscriptions aux registres par le Père de La Brosse, l’une en 1766 et l’autre l’année suivante. Il s’agit des deux seules mentions trouvées. Toutes les autres entrées concernant la mission de Tadoussac seront sous la dénomination « Mission Sainte-Croix de Tadoussac » en souvenir d’une grande croix plantée par le Jésuite Dequen, en 1642. Quant à l’actuelle paroisse, son véritable nom est l’Exaltation de la Sainte Croix. On doit donc croire que l’idée d’arrêter les autochtones à Tadoussac par une chapelle dédiée à Sainte Anne ne gagna aucun adepte à part le Père de La Brosse?

Chapelle de Tadoussac avec, en arrière-plan, la première église détruite par un incendie en 1946. ©1890-Detroit Publishing Co., publisher

À l’été 1788, le missionnaire Jean-Joseph Roy, arrive à Portneuf le 21 juillet, en pleine coeur de la Neuvaine à Sainte-Anne, il célèbre le mariage d’Agnès Atiteriu et Jacques Stekuteminau, il mentionne alors, pour la première fois : « à la mission de Ste-Anne de Portneuf ». On y célèbrera la fête de Sainte Anne, pendant près de 20 ans. Vers 1808 la mission sera délaissée et c’est celle des Ilets Jérémie qui prendra de l’importance.

Chapelle de Portneuf vers 1905.

Sainte-Anne des Ilets-Jérémie?
Étrange mais la chapelle étant aussi dédiée à Ste-Anne, si paroisse il y avait, on la nommerait ainsi. Après 1815, la Fête de Sainte Anne y sera célébrée régulièrement. Le lieu prendre de plus en plus d’importance jusqu’à devenir le chef-lieu du commerce de la Compagnie de la Baie d’Hudson pendant 5 ou 6 ans en 1849.

1941, bénédiction de la chapelle historique aux Ilets-Jérémie, reconstruite en 1939. ©1941,E6,S7,SS1,P2783, J.E. Garon, BanQ

Mais pourquoi Sainte Anne?
Selon certains historiens, les Premières Nations, société matriarcale, avaient un très grand respect pour les ainées. D’avoir une dévotion pour la grand-mère de Jésus s’accorde parfaitement avec leur dévotion pour leur propre grand-mère.

Dans les coutumes instaurées auprès des amérindiens, la fête de Sainte Anne demeure, même aujourd’hui, d’une première importance. Au temps du Père de La Brosse, cette fête est au centre même de la vie religieuse des Montagnais. La dévotion des autochtones pour Sainte Anne sera mise à profit par le Père de La Brosse qui s’en servira comme jalon temporel. Le missionnaire nommait cette fête Festa Annalia, Annalia en latin signifiant Année ou Anne. Les calendriers qu’ils distribuaient, chaque année, aux amérindiens, débutaient d’ailleurs le 26 juillet.

Et l’intendant Hoquart?
A-t-il toujours sa «messe le jour de sainte Anne, tandis que l’église subsistera pour reconnoitre sa liberalité»? Bien sûr! La tradition continue 269 ans plus tard, une messe sera chantée à 19h, vendredi 26 juillet, à la chapelle de Tadoussac.

Si vous y assistez, vous saurez pourquoi maintenant!


En savoir plus sur les protagonistes de cette chronique?
Le dictionnaire biographique du Canada vous parle de :
Claude-Godefroy Coquart
Jean-Baptiste de La Brosse
L’intendant François Bigot
L’intendant Gilles Hoquart

Finalement, une suggestion de lecture :
Catalogus generalis totius Montanensium Gentis de l’abbé Jean-Joseph Roy, publié dernièrement par les Presses de l’université du Québec… qui se lit comme un roman, enfin, presque.

 

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2 commentaires sur “Sainte-Anne de quoi?

  1. Jean Moreau

    Ah! Ces «historiens» qui prenaient leurs désirs pour des réalités. Nos pauvres «indiens» avaient le dos large.

    Répondre

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