La traverse du Saguenay, régentée par le courrier (1901-1916)

 

La signification de Saguenay diffère selon les sources et les époques. Certains disent que c’est un terme montagnais signifiant «débordement», d’autres lui donne une origine crie signifiant «Eau qui sort, là où l’eau sort», en Innuat, cela se traduirait par «la source des eaux». En Nord-Côtier moderne, le mot Saguenay signifie : «Où l’eau empêche de sortir». Bref, tant de peuples, tant de significations, mais toujours le même cours d’eau à traverser.

Historiquement parlant, la succession de navires ayant tenté de faciliter la traversée du Saguenay va toujours en s’améliorant. Depuis les premiers chantiers à Tadoussac en 1838, l’Est de la rivière Saguenay a le vent dans les voiles, enfin, de la pulpe plein ses rivières. L’insurmontable obstacle qu’est le fjord ne dérange guère les élus. Cependant, Le courrier de sa majesté peine à traverser la rivière Saguenay. La fluidité du transport de la «malle» interpelle le Fédéral. C’est donc ce palier de gouvernement qui voit à financer et accorder les contrats pour la traversée de 1,6 km entre Baie-Ste-Catherine et Tadoussac, mais seulement en hiver.

On traverse le Saguenay en canot, en mars.

Les premiers bateaux passeurs
À travers les années, l’amélioration du service de traversier ira de pair avec le développement de la route et le développement des centres industriels comme Baie-Comeau et Sept-Îles. Il n’existe pas de liste officielle des navires ayant fait office de traversier. C’est par les Documents Parlementaires et les journaux d’époque que l’on peut en dresser une liste partiellement complète à partir de l’automne 1903.

Dimanche, 15 novembre 1903, inauguration de la traverse.

Deux traversées par jour, même le dimanche, un luxe incroyable!

(1903-1904) Le MURIEL (ON 116709)* :
Sous la conduite d’Elzéar Lévesque, un Saguenéen, le navire MURIEL, propriété de la compagnie Price – possédant alors une scierie à Baie-Ste-Catherine – effectuera la traversée régulièrement pendant l’hiver : «La traverse entre Tadoussac et Ste-Catherine a été très régulière pendant tout l’hiver, à la grande satisfaction de toute la Côte Nord.» (Le Progrès du Saguenay, 18/02/1904). Néanmoins, le vaillant petit vapeur doit se mesurer aux éléments : «Fatigué, sans doute, du rude service donnée depuis le 15 novembre, le bateau-passeur “Muriel” s’est laissé emprisonner dans la glace. Nous n’avons pas de malles depuis trois jours» (L’Action Sociale de Québec, 26/02/1904).

*La parenthèse suivant le nom, sous la forme (ON XXXXX) indique le numéro d’enregistrement du navire au gouvernement.

(1904-1905) Navire inconnu :
Selon certains écrits, le MURIEL ne sera pas en fonction pendant l’année 1904-1905, pourtant, on trouve un budget de 2,000$ au budget fédéral pour le service d’un «vapeur entre la Baie-Ste-Catherine et Tadoussac.»

Le navire Muriel au quai des Price à Baie-Ste-Catherine. (Source : Albert Dallaire)

(1906) Le MURIEL (ON 116709) :
Du 2 janvier au 30 avril 1906, il est clairement établi que le MURIEL revient en service pour les traversées quotidiennes. Le navire de Price fera 258 voyages sur le Saguenay et transportera 1,068 passagers et 74 tonneaux de marchandise, «malle» inclus. (Doc.Parl. Vol.4, 2e session, 1906, p.1195/1222)
N’oublions pas que la province ne compte alors que 396 véhicules automobiles selon le rapport de la voirie.

Il serait moins long de surligner ce qui est sans intérêt dans ce texte. Plusieurs perles d’une époque pas toujours révolue, malheureusement.

(1906-1907) MARIE-JOSÉPHINE (ON 100358) :
Aux écrits du gouvernement, on ne mentionne que le budget accordé, soit 2000$. Le service d’une traverse est toujours offert selon cet entrefilet du journal La Presse. On apprendra, dans un article du journal Le Soleil, qu’il s’agissait de la MARIE-JOSÉPHINE, appartenant à Joseph Samson de Québec et piloté par Timothée Dumont de Tadoussac.

Six traversées par jour et une traversée par semaine vers Rivière-du-Loup.

(1907-1908) MARIE-JOSÉPHINE (ON 100358) :
À l’hiver 1907-1908, on utilise toujours l’ancien voilier MARIE-JOSÉPHINE, converti à la vapeur, pour assurer le service habituel entre les deux rives, soit une traversée en avant-midi et une en après-midi ainsi que le transport du courrier. On ne retrouve aucun chiffre sur l’utilisation mais la subvention versée était de 2,400$. (Doc.Parl. Vol.4, 1ere session, 1908-1909, p.125/1024)

Le journal Le Canada relate la présence de la Marie-Joséphine faisant une traversée

Enregistrement du Marie-Joséphine au gouvernement du Canada. Le Marie-Joséphine disparaitra dans le secteur de l’île aux Oeufs, le 2 novembre 1918. Son enregistrement à Transport Canada est fermé le 13 décembre de la même année.

(1908-1909) Le MURIEL (ON 116709) :
En décembre 1908, un Tadoussacien exaspéré publie une lettre dans Le Soleil de Québec. On y apprend que les traversées, par la Marie-Joséphine et Théophile Dumont, sont interrompues «par cause d’un rapport fait par deux cultivateurs, informant notre député que M. Dumont n’était pas compétent pour faire la dite traverse et qu’il n’avait pas donné satisfaction […]». Ce qui semble tout à fait faux.

Journal Le Soleil, 18 décembre 1908. ©BanQ

Deux mois plus tard, la compagnie Price assure de nouveau le service. Entre 15 février et le 15 mai, on note 150 voyages, 359 passagers et 260 sacs de courrier. L’Action Social raconte, en mars 1909, que le bateau-passeur MURIEL s’est fait emprisonner par les glaces en février et que les gens ont été trois jours sans «malles».

Le gouvernement exige alors «Deux voyages aller et retour chaque jour entre les dites localités, si la température et la glace le permettent, excepté le dimanche, et tels jours qu’il sera nécessaire pour faire quatre voyages, en hiver, aux Sept-Îles avec retour à Tadoussac, le retour audit port de Tadoussac devant être conditionnel, suivant que la glace ou la température le permettront; et les jours ou les dits voyages seront faits aux Sept-Îles, les entrepreneurs ne seront pas tenus de faire escale plus d’une fois à Baie Sainte-Catherine; pourvu que durant ce temps, les entrepreneurs fassent des arrangement pour le transport des malles et des passagers une fois par jour, entre Tadoussac et Baie Ste-Catherine, quand la glace et la température le permettront.» (Doc.Parl. Vol.6-2, 2e session, 1911-12, p.574/1132.)

Enregistrement du Muriel au gouvernement du Canada. Selon Index d’immatriculation des navires 1787-1966 : “Le Muriel sera totalement perdu près de l’île Madame, fleuve Saint-Laurent, le 16 octobre 1914. Registre fermé le 18 janvier 1915.”

La compagnie Trans-Saint-Laurent Limitée
Le 24 juin 1909, La compagnie Trans-Saint-Laurent Limitée débute la liaison Rivière-du-Loup-Tadoussac (ou Fraserville-Tadoussac, tel que l’on nommait Rivière-du-Loup). La compagnie utilise d’abord le CONTEST et le RHODA pour ce faire. À partir du 15 octobre 1909, c’est le MAHONE qui assure la traversée, deux fois la semaine, entre les deux rives du fleuve St-Laurent ainsi qu’entre Baie-Ste-Catherine et Tadoussac.

(1909-1915) Le MAHONE (ON 116515) :
Le MAHONE, un steamer de bois construit à Mahone Bay en 1904. Jeannine Ouellet rapporte : «Le navire est suffisamment spacieux pour accueillir trois «chars» et de 50 à 200 personnes. Grâce à une coque fabriquée en chêne vert et à un puissant moteur conçu pour la navigation d’hiver, le vapeur Mahone, piloté par Jean Benoît (Johnny) Deslauriers, se dirige vers Tadoussac pour la première fois le 15 octobre 1909.»

Enregistrement du Mahone au gouvernement du CanadaEnregistrement du Mahone au gouvernement du Canada. Selon Index d’immatriculation des navires 1787-1966 : “Reconstruit à Burgeo (Terre-Neuve) en 1929. Nouveau certificat d’immatriculation délivré le 20 août 1936.”

Dès janvier, 1910, le MAHONE affronte glace et brouillard vaillamment, prouvant que la navigation d’hiver est possible sur notre St-Laurent. L’exploit est rapporté par le journal Le Devoir.

Le Mahone, amarré à la banquise et l’article du journal Le Devoir relatant la première traversée hivernale du traversier. ©Fond Belle-Lavoie, Musée du Bas Saint-Laurent, B-L-0747 et BanQ.

En 1913 et 1914, le gouvernement octroie 4,500$ annuellement pour le lien qui sert à transporter, outre le courrier, une moyenne de 2535 passagers et 938 tonnes de marchandise. Le MAHONE comptait, à son bord, le tadoussacien, Arthur Deschênes (1881-1933).

L’équipage du Mahone, année et auteur de la photo inconnus. © Musée du Bas Saint-Laurent.

La compagnie Trans-Saint-Laurent Limitée perd le service de traversier en 1916 au profit d’une autre compagnie : The Quebec and Levis Ferry Company ltd. Si les débuts de la traverse sur le Saguenay semblent chaotiques, il n’en est rien. L’instabilité du service, pendant les années suivantes, aiguisera la patience de nos ancêtres.

Non! Sortir de la Côte-Nord n’était pas facile!

À suivre…

Nota bene
Cette série de chroniques se veut un premier débroussaillage sur l’histoire des traverses sur le Saguenay. Les spécialistes dénonceront le manque de profondeur; les Charlevoisiens, la vision uniquement nord-côtière et les gens de la place l’absence de références généalogiques.
Tous auront raison car :
– L’histoire de la traverse pourrait remplir un ou deux livres tellement on y trouve de rebondissements et de faits incroyables.
– Que ce soit en 1919 ou en 2019, le combat est toujours le même : Sortir la Côte-Nord de son isolement.
– Identifier chacun des acteurs de l’histoire du traversier demanderait autant d’effort que d’identifier les traversiers. Or, si je compte les heures passées à refaire cette chronologie, on arrive à plusieurs mois de travail.

 

 

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5 commentaires sur “La traverse du Saguenay, régentée par le courrier (1901-1916)

  1. Karine Martel

    On pourrait dire comme à l’époque “Aujourd’hui, en 2019, le service de traversier se fait régulièrement et sauf en cas d’accident majeur, les livraisons des colis Amazone se fait toujours à temps. Il faut noter cependant les attentes interminables que doivent subir les usagers, malgré la réfection des quais d’embarquement, des voies d’accès ainsi que la construction de deux nouveaux navires. Le constat qu’il est possible de faire rapidement, c’est qu’il y a de plus en plus de chars sur nos routes, sans compter les poids lourds et les véhicules de plaisances, ce qui rend le trajet des plus hasardeux. Il est bien entendu que plusieurs emplois sont conservés ainsi, mais la sécurité des usagers est souvent compromise et il serait maintenant temps, selon plusieurs, de songer à la construction d’un pont. Cette solution, ma fois, serait fort à propos.” – D’une correspondante ENIRAK 😉

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