Ouroman, la rivière à peinture

 

Il existe trois rivière Romaine sur la Côte-Nord. La nôtre, soit la rivière Petite Romaine, La Petite rivière Romaine à Havre-St-Pierre et finalement, la plus grande, soit la rivière Romaine, en bas de Masquaro. Cette domination n’a rien à voir avec les Romains mais plutôt au mot autochtone «Ouroman», comportant de multiples variantes, et signifiant «ocre».

Les noms des trois rivières Romaine de la Côte-Nord selon le site de Ressources naturelles Canada. ©Google map

Les pigments servaient à fabriquer des teintures/peintures utilisées par les Premières Nations pour certains rituels. Même si on ne trouve pas d’écrits précis pour les Innus de la région, on sait que les autochtones les utilisaient particulièrement pour les rites funéraires. Naturellement, avec l’ouverture du territoire à la colonisation, on flaira la bonne affaire. Pourtant, ce n’est que vers 1882-83 que débutera l’exploitation industrielle de ce dépôt d’ocre.

Pigments d’ocre recueillis à la rivière Petite Romaine, gracieuseté de Line Roussel. Si nous avions l’Internet en odorama, vous pourriez constatez que l’ocre rouge sent drôlement la peinture.

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Première tentative : Argall & Sons

En 1881, la compagnie londonienne, The Dominion of Canada Freehold Estate and Timber Company acquiert la seigneurie de Mille-Vaches (voir ici pour plus d’information sur la seigneurie). Le «cerveau» des opérations, John Argall, déménage sa famille de Londres jusqu’au 4e milles de la rivière Portneuf où il érige des infrastructures, dont un moulin à papier.
Son fils, Thomas, et son probable associé Richard Pincombe, se dirigent vers la Petite Romaine afin d’exploiter le gisement d’ocre. On y fabrique plusieurs couleurs : rouge clair, rouge brun, rouge qui demandent toutes une transformation. Les jaune clair et jaune sont d’origines naturelles (voir rapport de Joseph Obalski plus bas). Il s’agit là de la première exploitation industrielle connue de la mine. Le journal L’Électeur du 9 juin 1883 en fait d’ailleurs mention :

Édition du 9 juin 1883 du journal L’Électeur, ©BanQ

Le Commissaire des terres de la Couronne en fait naturellement état dans son rapport annuel :

Rapport du Commissaire des terres de la Couronne pour la période de juillet 1882 à juin 1883.

En 1889, la petite manufacture semble toujours en marche selon ce rapport de Joseph Obalski :

Joseph Obalski, ingénieur des mines du Gouvernement, Mines et minéraux de la province de Québec, Université d’Ottawa, 1890, p.35. Permalien.

L’optimisme du Commissaire des terres de la Couronne se démentira par la suite, selon les recherches de François Lachance en 1995, l’exploitation de l’ocre de la Petite Romaine n’était pas rentable :

«L’exploitation industrielle de l’ocre en Mauricie 1850-1968 », mémoire de François Lachance, 1995, p.64 et 65.

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Deuxième tentative : Pierre Jobidon

L’entrée en guerre de la Turquie provoqua une pénurie de limonite au Canada. Avec ce minerai on fabriquait, entre autres, les cartons kraft et possiblement les fameux sacs bruns. «L’ocre renferme en effet des pigments naturels et minéraux, des (hydr)oxydes de fer, qui la colorent en jaune pour la goethite; en brun pour la limonite;  en rouge pour l’hématite. D’un point de vue chimique, l’ocre est un silicate d’alumine ferrugineux et siliceux.» (Source : futura-sciences)
C’est donc en plein milieu de la Grande Guerre qu’arrivent Pierre Jobidon et sa famille à la rivière Petite Romaine. Leur présence chez-nous est surtout connue grâce à sa fille Hélène. Ses textes, déjà présents dans les chroniques précédentes, nous éclairent particulièrement sur la vie dans le secteur. Cependant, les souvenirs d’enfant d’Hélène Jobidon Gagnon révèlent peu le caractère industriel de leur présence chez-nous.

Quelques extraits du texte de «La Petite-Romaine» d’Hélène J. Gagnon, Écrits du Canada français, No 48, p.43-65. Permalien.

Au-delà des souvenirs d’enfant d’Hélène Jobidon, le journal Progrès du Saguenay rapporte une immense activité au bord de la rivière Petite Romaine.

Progrès du Saguenay, 2 août 1917, ©BanQ.

Nous avons peu d’information sur la tentative de Jobidon. Comme mentionné par Hélène Jobidon, la grippe espagnole et autres déboires mirent fin à l’entreprise.

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Troisième tentative : The Paint River Oxide Co

En 1922 et 1923, on note de l’activité autour de la mine d’ocre de la Petite Romaine. Certaines personnes accolent le nom de Pierre Jobidon à l’entreprise mais ça ne semble pas le cas. On parle de Louis Couture et peut-être de Charles Veilleux.

En juin 1922, un entrefilet du journal l’Action Catholique mentionne que l’activité à la mine de «peinture des Petites Romaines» reprendra sous peu. Ensuite? Le néant…

L’Action Catholique, 1er juin 1922. @BanQ.

Selon les rapports
Le rapport annuel du Ministères des Travaux publics mentionne un remboursement pour une réparation faite au quai par la compagnie Paint River Oxide en 1926. Pourtant, selon les informations il n’y a plus d’activité à ce moment.

Remboursement à la compagnie Paint River Oxide.

Selon le rapport de 1930 de John A. Dresser, géologue, pour le service des Mines du Québec, le gisement de la Petite Romaine n’est point un gisement d’ocre d’importance : «[…] les dépôts de Petite-Romaine ne semblent pas assez avancés pour former une couche ininterrompue; ce sont essentiellement des poches séparées les unes des autres.» Ce qui explique l’irrégularité dans l’exploitation de cette ressource dans le canton Iberville.

Rapport annuel du Services des Mines de Québec pour l’année 1930, John A. Dresser, géologue dirigeant, partie B, p. 118 et 119.

Selon le Registre Foncier du Québec
La nature ignorant les divisions territoriales, la mine d’ocre s’étire sur trois lots : 21, 22 et 23 du rang II du canton Iberville. La maison Jamboise, dont on a raconté l’histoire dans les chroniques précédentes, occupait la partie longeant le fleuve du lot 21. Suivre l’histoire du dépôt d’ocre via le Registre Foncier du Québec s’avère périlleux. On passe de donations en ventes, à des baux de location et des servitudes – au Ministère des Transports et Hydro-Québec – un vrai panier de crabes!

La mine d’ocre s’étire sur trois lots : 21, 22 et 23 du rang II du canton Iberville.

Des noms que l’on peut citer, on retiendra George Sanderson (voir sa bio) en mai 1891, directeur de la compagnie Canada Iron Furnace que l’on cite aussi en décembre 1899. Apparaissent au Registre, Louis Couture mais aussi son épouse Lilian Mahon entre 1920 et 1934. La famille Couture restera propriétaire de certains lots dans les décennies suivantes; lots qui sont possiblement toujours détenus par des particuliers.

D’un point de vue industriel, oublions l’ocre et concentrons-nous sur la tourbe. Dès 1988 on mentionne Gabriel Lambert et ses compagnies Tourbière Lambert et Gestion Gabert Inc…. Une entreprise beaucoup plus rentable que l’ocre, n’en doutons point… sans oublier la canneberge.

Récolte de canneberges 2019, Tourbière Lambert de Longue-Rive, sise dans le canton Iberville. Source : Tourbières Lambert Les Escoumins et Longue-Rive sur Facebook.

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Finalement, le dépôt d’ocre de la rivière Petite Romaine?
Un trésor pour les Premières Nations qui l’utilisaient parcimonieusement pour les rituels… Et un pays de Cocagne pour les industriels qui espéraient y faire fortune? Possiblement.


Merci!
Merci à Josée Girouard, directrice de l’évaluation foncière à la MRC de la Haute-Côte-Nord, pour le partage de ses connaissances et l’aide à comprendre le charabia des cadastres!

 

 

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3 comments on “Ouroman, la rivière à peinture

  1. Karine Martel

    Intéressant ! C’est bien de voir toutes ces informations colligées et rendues digestes. Je peux en témoigner, c’est un travail de moine que de tout intégrer ça.
    Et j’aime bien la photo de couverture ! 😉

    Répondre

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