La traverse du Saguenay, «Opération gratuité» (1958-1970)

 

Dans la prochaine décennie on réclamera la gratuité parce que « cette traverse fait office de pont et qu’elle est tout simplement la continuation de la route 15, sur la Côte Nord du St-Laurent. » (Le Soleil – 22 mai 1963) Ah!? Tant qu’à faire, pourquoi ne pas demander un pont!? Les demandes s’accumulent, autant pour la gratuité que pour un pont. Désenclaver le territoire : Un combat sans fin.

Le JACQUES-CARTIER ne suffit plus depuis un moment. La Clarke Steamship Company modernise le service en le remplaçant par le SAGUENAY.

(1958-1980) Le SAGUENAY (ON 310478) :
Construit par la Davie Shipbuilding, c’est l’évêque du diocèse, Mgr Gérard Couturier qui procède à la bénédiction du navire le 23 avril 1958. Le journal Le Soleil relève les nouvelles capacités du navire : «Le nouveau bateau-passeur pourra transporter de 1,500 à 1,800 véhicules par jour entre Baie Ste-Catherine et Tadoussac. M. Stanley Clarke a fait remarquer que le nombre des traversées quotidiennes entre ces deux localités était passé de 22 à 64 de 1953 à 1957.» (Le Soleil, 23/04/1958)

Le baptême du navire au quai de Sainte-Pétronille, en présence des notables, de l’évêque du diocèse et du curé de Tadoussac.

L’Action Catholique du 24 avril s’émerveille de la modernité de ce bateau : «La construction de ce nouveau traversier est d’une conception si moderne, a-t-on expliqué sur les lieux du lancement, que le capitaine peut le piloter tout en demeurant sur le pont… Une console de contrôle permet au pilote de régler la conduite, la vitesse, la direction, d’élever ou d’abaisser la rampe de débarquement, selon les marées, ainsi que le dispositif de braquage du gouvernail avant.»

Rare photo du traversier SAGUENAY. On remarquera le logo de la Clarke Steamship Company. Collection René Beauchamp.

Les humeurs du Saguenay
L’arrivée de ce nouveau navire ne se fait pas sans heurt. Les installations du débarcadère de Baie-Ste-Catherine, inadéquats, provoquent le retour du JACQUES-CARTIER une partie de l’automne. Quand le SAGUENAY vogue, les départs, à la demie de l’heure à Tadoussac, sont réguliers entre 7:30 et 0:30. Nous avons droit alors à une seule traversée pendant la nuit, à 2:30.

Si le service s’améliore, les humeurs hivernales du Saguenay perturbent toujours les communications. Parfois, l’arrêt de service, pendant trois ou quatre jours, provoque des situations périlleuses comme le raconte un dénommé Thiffault, marchand de Chicoutimi: «Nous étions tout simplement isolés à Tadoussac. On pouvait dénombrer environ 35 camions et une vingtaine d’automobiles. Tous les voyageurs durent héberger dans les hôtels de Tadoussac ou dans les maisons privées où les gens se sont montrés d’une particulière hospitalité. Le vendredi matin, quand la traversée a repris, il n’y avait pas moins de 150 automobiles en file sur la route attendant leur tour de passer sur l’autre rive. […]Du côté de Tadoussac, des familles ont manqué de lait. Des gens qui n’avaient pas l’argent nécessaire pour trouver un gîte à l’hôtel ont dû trouver refuge dans un hangar sur le quai.» (Le Progrès du Saguenay, 15/01/1959)

À la merci de ce traversier, la population lorgne la future 172 comme une possible alternative à leur isolement. On assiste à l’indignation de toute une population :

Il s’écoulera encore plus de cinq ans avant de rouler, librement, en toute saison, sur la 172.

La Côte-Nord en danger
Le développement de Baie-Comeau, Port-Cartier et Sept-Îles augmentent considérablement le trafic routier. Il devient évident que le traversier n’est qu’un «plaster sur le bobo» :

Lettre ouverte au Progrès du Saguenay.

La population de la Côte-Nord, pris en otage, devient appétissante pour la région du Saguenay. Ce qui fait dire à l’influent Antoine Dubuc que la route vers le Saguenay serait la solution la plus avantageuse pour les deux régions :

Quand le désenclavement de la Côte-Nord passe par le Saguenay?

On recommence à faire mention d’un hypothétique pont sur la rivière Saguenay. La Chambres de Commerces de Forestville, avec l’appui du ministre de la Voirie demande un pont… immédiatement.

L’économie de la Côte-Nord en danger.

(1962-1980) Le CHARLEVOIX (ON 313948) :
Un nouveau traversier, prévu pour venir en aide au SAGUENAY, arrive deux ans plus tôt que prévu : «M. Clarke a précisé : “Ce bateau avait été prévu pour 1964. Toutefois, depuis au-delà d’un an, devant l’accroissement du trafic, on a jugé préférable qu’un deuxième traversier soit mis en services dès 1962.”»

Un lancement sobre pour le CHARLEVOIX. ©Le Soleil, 16/05/1962, BanQ.

L’arrivée du CHARLEVOIX marque le début des traversées de nuit régulières. Nous avons droit à un passage à l’heure la nuit et deux à l’heure le jour. Même s’il ressemble beaucoup au SAGUENAY, le CHARLEVOIX en impose avec ses 30 pieds de plus, ainsi il peut traverser 30 véhicules à la fois mais, il n’est pas plus gratuit que son petit frère.

Pendant 20 ans, le CHARLEVOIX desservira la population. «Esactement» comme son petit frère!

Tel que rapporté par feu Julien Brisson, au lieu d’interrompre le service et d’entrer les navires au chantier, pour des réparations mineures, on les échouait ainsi. Si on brisait une pale d’hélice en hiver, la réparation pouvait se faire rapidement.

Magnifique photo du Charlevoix à l’échouage, en mai 1966, afin d’en peinturer la coque possiblement. Photo : Guy Weatherhead de la collection René Beauchamp.

Pendant les années de la Clarke Steamship Company les tarifs pour le traversier ne varieront guère. Voici ceux de 1967, soit quelques années avant la gratuité.

Le comparatif en dollars actuel nous offre l’opportunité de saisir l’importance de l’opération gratuité menée par nos concitoyens dans les années suivantes. Une famille moyenne des années ’60 devait débourser près de 20$ pour une traversée.

Maîtres chez-nous
Depuis les années ’50, la région demande, supplie même, d’avoir la gratuité sur le traversier qui n’est qu’une continuation de la route 15. Malheureusement, un contrat lie le gouvernement à la Clarke Steamship Company.

Engagement du gouvernement envers la Clarke, au détriment des gens de la Côte, jusqu’en 1967?

Dans l’édition du 28 avril 1965, le journal L’Action, sous la plume du journaliste Roger Bruneau, on explique : «M. Coiteux [N.D.A : Alors député libéral de Duplessis] dit qu’il est prouvé que la Traverse de Tadoussac est rentable par elle-même et qu’en plus, elle reçoit des subventions des gouvernements provincial et fédéral. Il rappelle ensuite que des démarches ont été entreprises pour faire nationaliser cette entreprise mais qu’à cette époque on a répondu que le gouvernement était lié à la compagnie jusqu’en 1967 par suite d’un contrat. Tous les organismes public de Charlevoix, Saguenay et Duplessis s’organisent actuellement pour obtenir que la nationalisation de l’entreprise se fasse dès que le contrat sera expiré, soit dans deux ans.»

Cette demande pour l’amélioration du transport s’inscrit dans un mouvement plus vaste, celui du parachèvement de la route 15. Déjà désuète en 1963, selon le député Rodrigue Thibault, ce n’est qu’en 1966, qu’elle sera entièrement asphaltée… et nous oublions les routes secondaires.

Le parachèvement de la route 15. Journal La Côte-Nord, 16 mars 1966.

Faut pas charrier!
Pendant que la compagnie Clarke est subventionnée, nous payons un droit de passage sur les traverses. De plus, nos fardiers, en pleine croissance avec la disparition éminente des goélettes, doivent débourser de belles sommes d’argent pendant que les camions de Clarke Transports utilisent gratuitement les navires. Quand on parle de concurrence déloyale…

Le Devoir, 21 mai 1966.

«L’Opération Gratuité»
C’est peu de temps après que les pressions pour la gratuité de la traverse prennent de l’ampleur. La décennie 1960 verra toute la Côte-Nord, unie comme jamais, vers un seul objectif. Les lettres se succèdent, les Chambres de Commerce relancent les ministres, les députés. «On allègue que cette traverse est une partie intégrante de la route 15, que ces droits de péage étouffent le développement économique de la Côte-Nord […]» (La Côte-Nord, 08/03/1967). La gratuité devient un enjeu électoral au printemps 1966 où, à la surprise de tous, Daniel Johnson (père) défait le gouvernement de Lesage.

Billet d’embarquement en date du 18 août 1969. Source : La Traverse du Saguenay par Karine Hovington, p. 63.

Le 8 juin 1969, 300 automobiles de Sept-Îles, Baie-Comeau, Forestville défilent jusqu’à Tadoussac afin d’accaparer le traversier qui sera gratuit ce jour-là. On veut la reconnaissance du traversier comme étant le prolongement naturel de la route 15. Est-ce le décès de Johnson, en septembre 1968 qui empêche l’accomplissement de sa promesse plus rapidement?

L’opération gratuité est enclenchée…. Les Nord-Côtiers gagneront leur cause après un combat de plus de quatre ans (70 ans devrait-on dire?).

Journal le Devoir 29 mai 1969.

Enfin la gratuité!

C’est le 15 avril 1970 qu’est aboli
le péage sur la traverse du Saguenay.

Les acteurs de cette victoire sont toujours vivants et pourraient en raconter autant les combats que les moments cocasses. Nous devons tous, en tant que collectivité, les remercier pour ce long parcours. Si vous en connaissez, je vous invite à les nommer…

Quant à moi, je remercierai Geneviève Larouche, activiste dans ce dossier. Avec la fougue qu’on lui connait, elle n’hésita pas à militer pour la gratuité.

La prochaine étape, la nationalisation d’un service essentiel…

À suivre?

Nota bene
Cette série de chroniques se veut un premier débroussaillage sur l’histoire des traverses sur le Saguenay. Les spécialistes dénonceront le manque de profondeur; les Charlevoisiens, la vision uniquement nord-côtière et les gens de la place l’absence de références généalogiques.
Tous auront raison car :
– L’histoire de la traverse pourrait remplir un ou deux livres tellement on y trouve de rebondissements et de faits incroyables.
– Que ce soit en 1919 ou en 2019, le combat est toujours le même : Sortir la Côte-Nord de son isolement.
– Identifier chacun des acteurs de l’histoire du traversier demanderait autant d’effort que d’identifier les traversiers. Or, si je compte les heures passées à refaire cette chronologie, on arrive à plusieurs mois de travail.

 

 



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