Mon frère Innu

Qui pourrait nous permettre de raconter la Haute-Côte-Nord à tous les temps? Dépassons le stade des missionnaires jésuites parcourant le territoire. Les autochtones voudraient bien nous la raconter mais une seule voix s’élèverait afin de raconter l’Innu millénaire, point d’écrit. L’homme blanc pourrait-il, lui, raconter? Des histoires communes aux deux nations existent parfois; mais rarement aussi magnifiquement entrelacées.
Existe-t-il ce témoin de l’histoire? Celui qui aurait parcouru nos contrées au temps des «Poste du roi» et qui aurait même vu les Anglais débarquer? Y’a-t-il un témoin de l’arrivée des Charlevoisiens en nos terres? Il existe et, pendant quatre générations, il n’aura qu’un nom Uauiatamu ou Napesh. Laissez-moi vous raconter son histoire.

Au temps de la Nouvelle-France
Tadoussac, été 1720. La production du poste de traite, dont le bail appartient au Domaine d’Occident, surpasse tous les autres. Le commerce du castor en déclin force les chasseurs à vivre de la chasse aux marsouins (tel que l’on nomme le béluga), et de la pêche. Quatre pêches à la fascine sont en opération sur le territoire du Poste : Cap-aux-Oies, L’Échafaud-aux-Basques, la Pointe-aux-Alouettes et le Moulin-Baude. Le Jésuite Laure mentionne «Bartholomaeus Hervieux», comme parrain au poste de traite, le 7 juin 1720. On parle alors de Barthélémy Hervieux (1694-1754), fils d’Isaac, premier Hervieux en terre d’Amérique. Considérant que son père est maitre cloutier et donc, par extension, un peu forgeron, on le devine employé du poste de traite. En 1724, la traite de la fourrure se diversifie et la martre devient rentable à Tadoussac, Hervieux quitte possiblement le lieu peu de temps après cette transition car on le retrouve à Château-Richer à l’automne 1726 quand il épouse Hélène Gagnon. Il ne semble plus remettre les pieds chez nous.

Au temps de la Conquête
Octobre 1751, on mentionne son fils, Barthélémy-Roger (1727-1799), comme forgeron à Tadoussac. François Che8eschk8m, montagnais, lui fait l’honneur de le choisir comme parrain et de prénommer son fils Barthélémy comme le veut la coutume. Pendant la décennie 1750, ce deuxième Hervieux sera présent à Tadoussac, comme forgeron mais aussi comme tonnelier, les amérindiens le surnommaient alors «Uauiatamu» («Tonnelier», selon Léonidas Larouche). Mentionné à multiples reprises dans les registres du Père Coquart, ce dernier le considérait comme un homme de confiance.
Ce qui n’empêche pas le forgeron de transgresser certaines règles. À partir de 1758, on ne le mentionne plus comme parrain ou témoin mais comme père. L’inscription, même écrite en latin, ne laisse pas de place au doute, Marie-Anne Uabispuagan, veuve de Michel René, vit à la «mode du pays», avec le tonnelier du poste. Trois enfants naitront à Tadoussac : Marie-Anne en 1758, Barthélémy (3e) en 1761 et Pierre en 1764. Le couple disparaît à Chicoutimi pendant quelques années.
À l’automne 1770, le missionnaire de La Brosse inscrit le baptême d’une fille du couple, et le jésuite, possiblement en colère devant tant de concupiscence, ne donne que le surnom du père : Bartholomaei Uauiatamu dans un acte totalement écrit en latin. On comprend que le baptême a lieu à «Portu Novo» ou «Mitinekap», ce qui correspond à l’arrière-pays de l’actuel Portneuf-sur-Mer. L’enfant ne survivra que peu de temps à la mère. Maintenant «veuf», Barthélémy-Roger retourne éventuellement à Québec avec ses enfants. Sont-ils tous du voyage? Il est permis de douter. Lors de son décès, à l’âge de 71 ans, on dit qu’il est «ancien voyageur des Postes du roy».

Note du créateur, Paul Provencher : Jeune Montagnais de Bersimis qui s’initie au portage et aussi à fumer le tabac canadien en feuille. (Source : BanQ, 03Q_E6S9P217, fonds Paul Provencher)

Mon frère innu
Que sont devenus les enfants de Marie-Anne Uabispuagan?
La petite dernière n’a pas survécu. L’aînée, Marie-Anne (1758-1797), a épousé Louis Bélanger à Château-Richer en 1786. Reste les deux frères, Barthélémy (3e) et Pierre. Les spécialistes en histoire amérindienne ne parlent que de Pierre, comme si le reste de la famille n’existait pas. Pendant ce temps, les généalogistes occultent totalement Pierre qu’ils supposent peut-être décédé en bas âge? Ne se concentrant que sur Barthélémy (3e ), tentons de comprendre pourquoi.

Pierre, surnommé «Napesh», pourrait-il avoir été confié aux Montagnais par son père après le décès de sa conjointe? Il est difficile de penser autrement vu son mode de vie à l’amérindienne. Il épouse Marie-Élisabeth Matshikeishish et Véronique Kakamikush lors d’un deuxième mariage. On lui reconnaît au moins neuf enfants, nés de ces unions. Assidu des postes de Tadoussac, Portneuf et des Ilets-Jérémie, on peut suivre sa trace pendant quelques décennies. Les Missionnaires finiront par redonner le nom d’Hervieux à ses descendants, dont plusieurs peuplent, aujourd’hui, la communauté de Pessamit.

Description selon Paul Provencher : «Bastien Hervieu et sa femme, Montagnais de Bersimis, rivière Manicouagan, 1960.» Il s’agit possiblement d’un descendant de Napesh. (Source : BanQ, 03Q_E6S9P761, fonds Paul Provencher)

Son frère, Barthélémy (3e) aura une forte attirance pour nos contrées mais sans jamais délaisser la vie urbaine. Marié à une Blanche, à Château-Richer en 1798, il installe sa famille à Québec malgré ses nombreux déplacements. En 1798 il est dit commis dans les postes au Saguenay; navigateur en 1802; forgeron-voyageur quelques années plus tard. En février 1813, Barthélémy est dit résident des «Postes du roi», ce qui implique, automatiquement qu’il y travaille. En 1814, il est toutefois redevenu forgeron à Château-Richer, situation qui dominera jusqu’à son décès, à l’âge de 62 ans.

Le dernier témoin
Finalement, son fils, Norbert-Barthélémy (4e du nom), né en 1800, est aussi serrurier et armurier, métier très en demande dans les postes de traite. On mentionne sa présence au poste de Portneuf, en mai 1832, quand il répare une des petites embarcations du Capitaine Bayfield, nous donnant ainsi la preuve qu’il est un ouvrier spécialisé. C’est toutefois du secteur de La Baie qu’il verra les Charlevoisiens envahir le territoire. Le déclin des postes de traite le forcera à s’engager, dans un chantier aux Escoumins, possiblement à l’automne 1848.

C’est son fils, Pierre, qui s’installera en Haute-Côte-Nord. Naissait ainsi une lignée parallèle à celle des Innus de Pessamit.
Des cousins parfois ennemis, parfois amis…

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