Le «cimetière indien» de Portneuf

L’histoire parlée de Portneuf-sur-Mer relate un «supposé» cimetière autochtone et, d’une génération à l’autre, la transmission orale se poursuit. Situé dans l’arrière-pays, dans le secteur des installations de la Centrale électrique PN1, ce lieu de sépultures fait jaser mais qu’en est-il vraiment? Oui, le «Portneuf autochtone», celui d’un poste de traite et de rocambolesques histoires anglaises, a bien existé. Quant à un «cimetière indien»… il en existe autant de versions qu’il y a des gens pour les raconter!

Cimetière «indien»?
Les Innus excuseront l’utilisation de ce terme inapproprié. Cette histoire, très ancrée dans l’imaginaire portneuvois, se devait d’utiliser le vocabulaire d’antan afin d’être en accord avec la tradition orale.

En ces années passées, où raconter l’histoire consistait à répéter les contes et légendes, personne ne relatait l’existence du grand chef Thomas. Les archives racontent pourtant une magnifique histoire où Thomas Uabistiguanagan, «chef du Poste de Port-Neuf et de toute la nation montagnaise», tel que l’affirmait le missionnaire Jean-Joseph Roy, tient la vedette. Mais avec Uabistiguanagan et sa tribu, nous sommes entre 1785 et 1800 approximativement. Au moment où le poste de traite est en activité au bord de la rivière Portneuf, sur le site de l’actuel Fabrique Sainte-Anne.

Inscription aux registres au temps des missionnaires séculiers. ©Registres Drouin/Généalogie Québec.

Mise en contexte
Retournons aux temps des premiers Jésuites, au début de l’évangélisation des Montagnais, afin de découvrir un lieu consacré aux sépultures autochtones.

La première mention de l’actuel Portneuf-sur-Mer, apparaît dans «Le second registre de Tadoussac» couvrant la période entre 1668 et 1700. Nous sommes en mai 1683 quand le Jésuite François Crespieul écrit : «In sylvis obbit Agnes Gray, sepulta a Do de la Montagne ad fluvium Mitinikapit vulgo le Portneuf.» Que doit-on comprendre de cette inscription? Le dénommé Nicolas Jérémie dit Lamontagne, interprète et commis aux postes de la Baie d’Hudson (qui donnera son nom aux Ilets Jérémie), a inhumé (sepulta) dans la forêt (in sylvis), en l’absence du missionnaire, près de la rivière (fluvium) Mitinikapit, aussi nommé Portneuf, la défunte (obbit) Agnès Gray; le Jésuite béni donc la fosse. Possiblement, le même jour, il dit avoir inhumé Maria Ispiton, la femme de Pip8napeu et Ignatius 8kechtis (le 8 remplace le son /u/); portant le nombre d’inhumés en forêt à trois pour 1683. Détail intéressant? «Cœmitario» (cimetière), n’est jamais mentionné dans les trois actes concernant Portneuf alors qu’on le mentionne plus haut pour le Lac-St-Jean (voir l’image).
Autres détails? «in sylvis», «dans la forêt», sortez vos GPS si vous voulez retrouver ce lieu!

Inscription des premières sépultures faites dans le secteur de la rivière Pornteuf par le jésuite François Crespieul. ©Registres Drouin / Généalogie Québec

Ensuite? Rien. Ni Portneuf, ni aucune autre variante du nom, n’est mentionné au Troisième registre de Tadoussac – nommé le Miscellaneorum Liber. Il est chevauché par le Quatrième registre de Tadoussac – le Magnus Liber – qui débute au moment de la conquête, en 1759, pour se terminer en juillet 1784, soit avant l’ouverture du poste de Portneuf. Dans ce dernier on dénombre, pour Mitinikapit sept baptêmes, un mariage et deux ou trois sépultures sans précision. Ce qui porterait le nombre de sépultures à six? L’arrivée des Anglais fait disparaître les Jésuites de la «Province of Quebec». Ce sont maintenant des missionnaires séculiers (qui relève d’un évêque et non d’une communauté), qui desserviront les Premières Nations autour des postes de traite. Les actes sont alors consignés aux «Registres des Postes du roi», ou «Domaine du roy».

Registres des Postes du roi, ou Domaine du roy. ©Registres Drouin/Généalogie Québec.

OUI! Mais!
J’entends déjà vos récriminations : «Oui mais! C’était plus vieux que ça! C’était bien avant ça!» Ah oui? Mais alors comment les autochtones connaissaient-ils les rites catholiques si c’était «bien avant ça»? Les Premières Nations avaient leurs propres rites, bien différents de nos traditions chrétiennes. Il est évident qu’on a inhumé des amérindiens en forêt avant l’arrivée des Blancs mais oubliez les cimetières!

Un «cimetière indien» a-t-il existé à Portneuf?
Tous les printemps, les missionnaires s’embarquaient à bord des goélettes des compagnies de traite. Rappelons que la traite et l’évangélisation vont habituellement de pair. Un échange de services, l’un attire les pieux Montagnais – le missionnaire – et l’autre profite de la manne que sont les chasseurs de la communauté. Les registres dévoilent, chaque année, le trajet des ravitailleurs des postes et des ecclésiastiques : Tadoussak, Port-neuf, Islets de Jérémie, Sept-Îsles, Mingan, Natashkuan, ils reviennent ensuite vers Shekutimii. Ils font parfois plusieurs allers-retours pendant la période estivale.

Après 1788, année de construction de la chapelle, Portneuf deviendra la halte obligatoire pour la fête de Sainte Anne, en juillet. Entre 1787 et 1820, nous retrouvons plus de soixante inhumations à Portneuf. Toutes, sans exception, comporte la mention : «inhumé dans le cimetière de Ste-Anne de Port-neuf». Il devient évident que ces sépultures sont faites autour de la chapelle, sise à l’actuel emplacement du «Calvaire» dans le cimetière. Selon certains témoignages, un tronçon de la rue Mgr Bouchard, compris entre l’actuel cimetière et l’église, recouvre, partiellement, ce primitif lieu de sépultures autochtones. Le «cimetière indien» a bel et bien existé, autour de la chapelle et quelques Blancs sont possiblement inhumés près d’eux.

Des fouilles archéologiques, faites en 1979-1980, se sont concentrées sur les restes du poste de traite, plus à l’est dans le cimetière, sans s’intéresser à cet aspect, malheureusement. Cependant, on ne doit pas douter de la présence d’un cimetière autochtone à cet endroit.

La chapelle Sainte-Anne, construite vers 1788, rénovée vers 1866 et déconstruite vers 1905. ©SHCN et Municipalité de Portneuf-sur-Mer.

Qui a vu quoi?
Les archéologues, malgré les fouilles faites sur la Portneuf, n’ont jamais identifié un cimetière autochtone en forêt. Mais au fait, qui a vu quoi? Il suffit de poser la question pour assister à une série de cafouillages et un enchevêtrement d’histoires, sans aucun fondement.

Ma tante Melda jure que sa mère lui a dit qu’il était juste au pied de la deuxième chute sur la Portneuf. Delphis la contredit, le cimetière “y’était aura” l’ancienne écluse. Prosper confirme qu’il était juste derrière sa maison… Pendant que Josime a vu des petites croix pis Pélagie une clôture, Mathurin certifie que…
Il y a le Monstre du Loch Ness en Écosse et le «cimetière indien» de Portneuf en Haute-Côte-Nord!

Que ce soit en 1608 ou en 1875, l’Église catholique consignait tout. Lors des sépultures, les témoins auraient marqué l’emplacement d’une croix de bois? Sans entretien, elles seraient disparues dans les décennies suivantes? Qu’aurait-on vu, cent ans ou deux ans plus tard? Rien du tout! Et quant à des sépultures préeuropéennes, les Premières Nations n’avaient pas la grandiloquence des civilisations égyptienne, oublions les artéfacts funéraires tape-à-l’œil.

Par contre, si on regarde le tout avec nos lunettes de 2019 et… beaucoup d’humour, nous pourrions dire :
Si un «indien» mourrait en 1683, une fois que le missionnaire avait procédé à l’inhumation, on commandait une belle stèle de granite rose de Graniber, le tout par livraison express, au pied de la chute de l’Écluse, par la goélette Bergeronnes Trader. Naturellement, Le grand chef, Uabistiguanagan aurait payé le tout, rubis sur l’ongle, avec trois loups-marins… ou via Paypal?

J’adore cette idée!
Et toi Yanick?



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4 commentaires sur “Le «cimetière indien» de Portneuf

  1. Jean Moreau

    Je ne peux que répéter ce que je dis toujours. Vous êtes un cadeau pour votre région et pour de nombreux lecteurs de partout ailleurs. Merci!

    Répondre
  2. cousine Nadine

    Merci d’avoir décortiqué toutes les rumeurs à ce propos! Les explications sont crédibles pour moi et peut être pour mon fils Yanick aussi hihi! Je le laisse te donner ses commentaires. Pour ma part tu as répondu à toutes mes interrogations à ce sujet et d’une logique qui ne laisse pour moi aucune ambiguïté. Maintenant je me demande juste ou je pourrais trouver des artéfacts du cimetière indien près de l’actuel cimetière??? Hihihi c’est une blague…

    Répondre
    1. Fin Mot Auteur(e)

      Je confirme que le fils est satisfait de l’explication.
      Pour les artéfacts, je te gage un six pence que c’est possible!
      ;o)

      Répondre

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