La course au printemps

Si aujourd’hui l’ouverture de la navigation goûte le crabe des neiges. Au siècle précédent, une goélette à quai signifie le retour des beaux jours mais surtout des produits manufacturés et des nouvelles de l’extérieur. À l’inverse, les citadins se réjouissent de retrouver pommes de terre, beurre et sucre d’érable en abondance sur le marché.

Hiver 1949, navires en cale-sèche à Tadoussac. Les goélettes et leurs capitaines trépignent soudain d’impatience de retourner sur le fleuve pour «la course au printemps». Dès l’apparence de dégel, on se précipitera afin de radouber ces belles des mers. ©Gustave Bédard, 1949. BanQ.

Fierté de l’intrépide navigateur!
Avant de s’enorgueillir de nos navigateurs, comprenons qu’un courant marin favorise la Côte-Nord pour la libération des glaces. Ce qui n’enlève rien à la qualité de nos capitaines, leur habileté et leur connaissance de la mer, naturellement.

Il s’agit du même courant marin qui fait remonter le krill – nourriture à baleines – à la surface entre Bergeronnes et Les Escoumins. (Source de l’image : Destination St-Laurent Permalien)

Point de cannes à pommeaux d’or pour nos capitaines, juste la fierté d’avoir vaincu l’hiver et fait naître le printemps sur le fleuve. Être le premier au quai de La Pointe-à-Carcy, dans le port de Québec. Être celui qui défie le vent, le froid et les glaces, souvent sans aide à la navigation – les phares du St-Laurent ne s’allumaient que le 1er avril – afin de faire la une des quotidiens de la Vieille Capitale. Fierté de l’intrépide navigateur!

Le fameux quai de la Pointe-à-Carcy, carte et photo gracieusetés de Jean-Pierre Charest.

 

La Pointe-à-Carcy
«Désigne le quai sud-ouest situé à l’entrée du bassin Louise extérieur (bassin d’attente ou bassin à marée). Au printemps, le bassin intérieur (ou bassin à flot) n’étant pas accessible en raison des glaces, les goélettes s’y amarraient. Dès que les écluses pouvaient fonctionner sans risque de bris, les goélettes se dirigeaient dans cette section mieux protégée du port.»
(Source : Jean-Pierre Charest, chercheur indépendant en histoire maritime)

 


Au fil des ans, la course au printemps


–1923

L’ouverture la plus tardive : C’est seulement le 22 avril 1923 qu’Edgar Dallaire inaugure la navigation, avec le voilier Tadoussac. Selon L’Action Catholique, le fleuve est encore chargé de glace : «C’est l’opinion dans les cercles maritimes que la saison de navigation sur le St-Laurent sera l’une des plus courtes que l’on ait jamais vues.» (L’Action Catholique, 23 avril 1923, p.8)

L’arrivée de la goélette à voiles d’Edgar Dallaire en 1923.

–1937

Le 23 mars 1937, le Tadoussacien Freddy Caron, entrait dans le port de Québec, la proue recouverte de tôle… et de glace, n’en doutons pas, à la barre de l’Alys, propriété de Lucien Tremblay de Portneuf-sur-Mer. L’annonce de l’exploit, dans Le Soleil, nous donne une rare photo du capitaine Freddy Caron.

Les protagonistes de l’histoire sont facilement identifiables, des Portneuvois (P) et des Tadoussaciens (T) : Louis-Philippe Tremblay (1909-1984) (Fils d’Edmond de PSM), Lucien (1903-1979) (P), Freddy Caron (T) (1894-1953), Harry Savard (1904-1982) (P) et Gérard Nicolas (1895-1971) (T).
Le Soleil, 24 mars 1937, ©BanQ.

1944

L’unique course au printemps remporté par la Noël du Nord. Marius Brisson récolta l’honneur d’être le premier au quai de la Pointe-à-Carcy, le 28 mars 1944. Pourtant, on en parle régulièrement comme le dernier à quitter le quai de Forestville, tard, très tard en automne. Havrant à Québec, souvent le premier à faire la descente entre Québec et Forestville au printemps. En décembre 1946, Le Leader, journal interne de l’Anglo-Canadian Pulp & Paper Mills écrit : « Comme par les années passées, la “NOEL DU NORD”, goélette qui ravitaille Forestville, a été la dernière à nous quitter, lundi dernier 2 décembre, lourdement chargée. » Feu Julien Brisson, son neveu, racontait que la proue de la Noël du Nord était renforcée par une plaque d’acier, ce qui lui permettait d’affronter les rigueurs de l’hiver.

La Noël du Nord, dans les glaces, au quai de Pointe-au-Père, année inconnue. (Photo : Collection René Beauchamp)

1951

L’ouverture de la navigation passera à l’histoire cette année-là. Le Rivière Portneuf rencontre le St Jude à la hauteur des Éboulements, vers 4h30 du matin le 29 mars 1951, la course débute entre les deux caboteurs. La goélette portneuvoise, piloté par le Tadoussacien Freddy Caron, devance, par 5 minutes, Paul-André Tremblay à la barre du St Jude. Les navigateurs protestent et se tirent la pipe mais finiront par accorder la victoire à Caron.

© Photo Moderne / Journal Le Soleil.

1953

Clément Tremblay (Luc), de Portneuf-sur-Mer, défiera le fleuve dans tous les sens, avec le St Paul du Nord. Il sera d’abord le premier à s’accoster au quai de Pointe-au-Père, le 24 février comme le rapporte le Progrès du Golfe. Un mois plus tard, le 29 mars 1953, malgré la température maussade, le petit navire de bois arrache les honneurs en arrivant, au quai 21 du port de Québec, avant tout le monde.

Reproduction de l’article du Progrès du Golfe du 27 février 1953 et Le Soleil, 30 mars 1953.

1954

L’inauguration la plus précoce, le 14 mars 1954. L’honneur revient à Isidore Tremblay (Luc), de Portneuf-sur-Mer, avec la goélette Ragueneau. Le record précédent appartenait à Freddy Caron, avec la Légère,  le 17 mars 1936.

Le Ragueneau et son capitaine, Isidore Tremblay, font la une des journaux en ce printemps 1954. (Photo : Collection Jean-Pierre Charest)

1957

À l’instar des capitaines des transatlantiques, nos marins recevront maintenant une canne à pommeau d’argent. Gracieuseté de la pétrolière Irving, qui profite de la publicité, la tradition s’installe en 1957.

Le capitaine Côté de Petite-Rivière-St-François sera le premier à recevoir la fameuse canne à pommeau d’argent.

1961

C’est le 12 avril 1961 qu’Isidore Tremblay (Luc) inaugure la navigation et par conséquent met la main sur sa 3e canne à pommeau d’argent. Il s’agit de la dernière mention retrouvée dans les journaux sur l’arrivée des premières goélettes, au printemps, à la Pointe-à-Carcy.

Une 3e canne à pommeau d’argent pour Isidore, digne descendant d’une lignée de navigateur.

 

Le saviez-vous?
La longueur des goélettes d’autrefois correspond, approximativement, au double de celle de nos bateaux de pêche. Nos «Pines à l’huile», comme on surnommait ces «Belles des mers», mesuraient, en moyenne, entre 80 à 100 pieds  (24 à 30 m). Alors que nos bateaux de pêche mesurent rarement plus de 42 pieds, soit 12 mètres.

 


En chiffres, la course au printemps


29

Entre 1920 et 1961, nos navigateurs remporteront les honneurs 29 fois. Charlevoix se distinguera 6 fois, la rive sud, 5 fois. Notez qu’on ignore qui l’emporte en 1929.

Les courses au printemps à travers les années. En rouge, la domination des goélettes haute-nord-côtières est évidente. Merci à Karine Martel pour l’aide au graphique.

16

16 arrivées victorieuses d’une goélette tadoussacienne à Québec. Son plus proche rival? Portneuf-sur-Mer avec 8 courses gagnées. Nous retrouvons Bergeronnes en 1949 et 1956, Sault-au-Mouton en 1920, Canton Latour en 1944 et finalement Les Escoumins en 1955.

3 + 2

Comme dans 5 arrivées triomphales. Soit 3 fois pour la Josephus et 2 fois pour le St Jude. Pourquoi associer ces courses au printemps? Le fond du Josephus servira, en 1935, à construire le St Jude. (En espérant que ce soit la vérité!)

La St Jude, en médaillon, à l’extrême gauche, la Josephus. ©Herménégilde Lavoie, 1941, E6,S7,SS1,P10198, BanQ.

–3

3 goélettes remporteront 3 fois les honneurs de l’ouverture de la navigation. Le Jean-Maurice (1959, 1960 et 1961) de Portneuf-sur-Mer et les deux navires tadoussaciens, Josephus (1927, 1931 et 1934) et Bon-Pasteur (1946, 1950 et 1952).

La canne à pommeau d’argent pour une deuxième année consécutive mais aussi pour une quatrième fois pour le Portneuvois, Isidore Tremblay (Luc).

–9

9 jours. La durée du voyage entre Tadoussac et Québec en 1930. Le San Lucas, accostera, victorieux, à la Pointe-à-Carcy, le 30 mars. « Par deux fois les hardis navigateurs ont dû rebrousser chemin à la hauteur de la Traverse de St-Roch, les champs de glace leur fermant absolument le passage », rapportait le Progrès du Saguenay le 3 avril.

Après avoir faussement annoncé l’arrivée du Josephus comme première goélette, Le Soleil se rétractera. ©BanQ

–7

Freddy Caron (1894-1953) sera 7 fois le premier au port de Québec, comme capitaine, entre 1924 et 1937. Son plus proche rival, Isidore Tremblay (Luc) (1905-1983) aura 5 fois l’honneur, d’arriver le premier au quai de la Pointe-à-Carcy, entre 1948 et 1961.

Freddy Caron, arrivé premier en 1935 avec la goélette Légère. ©Le Soleil, 5 avril 1935.

–29

29 ans. Fils et petit-fils de Capitaine, Freddy Caron, accomplira l’exploit avant ses trente ans en mars 1924.

 

   

 

Merci!
Merci à René Beauchamp et Jean-Pierre Charest! Vos trésors photographiques et votre science ont beaucoup ajoutés à cette chronique.

   

PSSST!
Avant de vous présenter à vos poissonneries pour le crabe et autres produits de la mer, téléphonez afin de connaitre les modalités. Il ne faudrait pas se priver de nos ce délice annuel par manque de prévention. Ne soyons pas COVidiots!
– Portneuf-sur-Mer : 418-238-2132 poste 1
– Les Escoumins: 418-233-3122 ou 418-587-3122
– Chicoutimi : 418-690-3300
– Baie-Comeau : 418-296-4124

 

 

 



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1 commentaire sur “La course au printemps

  1. Mélanie Tremblay

    Bonjour,
    Ce texte me touche particulièrement je suis une des petites-filles d’Isidore Tremblay (Luc).
    Question comme ça, avez-vous des articles sur son naufrage de 1955 ?
    Merci

    Répondre

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