L’épopée de Jean-Jacques Grosjean (2/2)

 

Soldat au service des Oblats

Cliquez ici pour lire la première partie de l’histoire.

Jean-Jacques Grosjean en aura fait du chemin et participé à des grands moments de l’histoire d’ici et d’ailleurs. Originaire de Belgique, soldat pendant la guerre civile aux États-Unis, il arrive à Betsiamites vers 1869. Il s’engage comme taxidermiste au service des Oblats et tombe sous le charme de Marie Léa, fille d’Henri Fortin et d’Émilie Simard de Portneuf. Il paye une dispense de trois bans afin de l’épouser rapidement. Non! Non! Ils n’avaient pas célébrer Pâques avant les rameaux. Mais que faisait ce Belge en Haute-Côte-Nord?

Dorothée Picard, dans un livre sur l’histoire de Betsiamites, raconte : «Le clergé organise ainsi depuis Rimouski, à compter de 1864, différents pèlerinages maritimes vers Betsiamites. C’est en partie à leur intention que le Père Arnaud avait constitué, à compter de 1868, un petit musée d’histoire naturelle avec une collection de centaines d’animaux naturalisés, surtout des oiseaux, par un ami européen, Alfred Lechevallier.»

En ajoutant Alfred Lechevallier à la recherche, une nouvelle ressource s’ajoute, un livre de l’abbé Victor Alphonse Huard, écrit en 1897, Labrador et Anticosti, on y parle de Lechevallier, du musée et d’un dénommé Grosjean, parisien, taxidermiste et conservateur du musée. Ce Grosjean, soldat pendant la guerre civile aux États-Unis, aboutira au service des Oblats à Betsiamites. Les informations de l’abbé Huard, confirme effectivement le périple de Jean-Jacques Grosjean.

Le Musée Arnaud à Betsiamites, vers 1950. © Paul Carpentier, BanQ, E6S7SS1P78127

L’épopée de Jean-Jacques Grosjean
Résumé rapide de la situation : États-Unis d’Amérique, novembre 1860, promesse électorale d’Abraham Lincoln : L’émancipation de quatre millions d’esclave dans le Sud des États-Unis. L’esclavage constitue alors la main-d’œuvre principale des champs de coton du Sud. Au Nord, les travailleurs sont libres et l’industrialisation débute. Le Sud avait, indirectement, le soutien des Européens qui dépendent d’eux pour l’approvisionnement en coton.

Si l’Europe soutient le Sud, pourquoi Jean-Jacques Grosjean, français, combattait-il pour les nordistes? À cause de ses racines belges? Vraisemblablement.

Grosjean s’engage le 9 juin 1864, s’embarque à bord du steamer Bellona à partir d’un port belge, ils débarquent à Boston en juillet 1864. La Belgique, supposément neutre dans ce conflit, présentera les 417 passagers comme de simples émigrants. Les hommes étaient très conscients du but de ce voyage. Dans la liste des passagers, outre Jacques Sneyers, 26 ans, on retrouve Peter Sneyers, 22 ans qui aura pratiquement le même tracé. Deux frères? Malheureusement, il est impossible de connaître son destin.

Listes de passagers du Bellona, arrivés à Boston en 1864, où figure Jean-Jacques.

Selon la ressource Massachusetts Civil War research center, à son arrivée, en juillet 1864, Jean-Jacques est directement incorporé dans le 29e Régiment. En septembre 1864, le 35e régiment subit de lourdes pertes. On enrôle alors «385 substituts allemands et français récemment arrivés dans ce pays et ignorants de la langue anglaise», possiblement le contingent de Grosjean, arrivé de Belgique. À Poplar Spring Church, en Caroline du Nord, à la fin septembre, le 35e se voit amputé de 163 volontaires qui sont faits prisonniers.

Or, selon l’abbé Victor Alphonse Huard : «Il y a des soldats qui se font tuer à la guerre; il y en a qui, malgré leur bravoure, tombent au pouvoir de l’ennemi. Cet accident arriva à notre français, qui fut pris avec bien d’autres par les gens du Sud. Sept mois durant, il subit une rude captivité, où l’on avait pour logements des trous creusés dans la terre.»

Bataille de Poplar Spring par les troupes de Grant, le 30 septembre 1864. Jean-Jacques y sera fait prisonnier. ©Frank Leslie-Wikipédia

L’histoire du 35e Régiment se termine en juin 1865 avec la démobilisation des soldats. Une autre source  donne comme date le 27 avril 1865 pour la démobilisation de Jean-Jacques. Cette dernière date correspond au récit de l’abbé Huard, relatant les sept mois de captivité du soldat.

Toutefois selon le document d’enrôlement trouvé, Grosjean n’aura pas réellement quitté le régiment à ce moment. Ce n’est que le 5 avril 1869 qu’il reçoit sa dernière «discharged » et entreprend son périple vers la Côte-Nord du St-Laurent. Un an et demi avant son mariage avec Marie Fortin à Betsiamites.

Grosjean semble se réengager car sa dernière «discharged» est en date du 5 avril 1869. On remarquera qu’il mesurait 5 pieds et 4½. Source : Massachusetts Soldiers, Sailors and Marines in the Civil War. (Ancestry.com)

Soldat au service des Oblats
Après avoir été en présence du célèbre général Grant, futur 18e président des États-Unis, quel chemin Grosjean a-t-il parcouru?
Quels détours a-t-il pris pour se retrouver à étudier la taxidermie, sous l’œil vigilant de Lechevallier?
Quand s’est-il retrouvé conservateur et employé des Oblats à Betsiamites?
Mais encore plus surprenant, comment Grosjean se retrouvera-t-il, à manger du ragoût, à la table d’Émilie Simard, à Portneuf, sur la Pointe‐des‐Fortin en 1870?

N’est-ce pas étonnant comme parcours?

Grosjean a été présent en Haute-Côte-Nord, entre 1868 et 1896. Au service des Oblats, probablement jusqu’à son mariage en octobre 1870. Il épouse la fille d’Henri Fortin, devient journalier à Sault-au-Cochon, sous la gérance de Grant Forrest. Il quitte ce territoire pour Rimouski, où il vit une dizaine d’année. Il termine ses jours à Michipicoten, situé à l’embouchure de la rivière du même nom. Attiré en ce lieu par ses gendres, les frères Burgess, fils de Gregory, possiblement employés du poste de traite. La baie de Michipicoten, d’une importance stratégique pour la traite des fourrures, très tôt, dès 1716, est aujourd’hui un parc provincial.

Pourquoi Grosjean devint-il Jean-Jacques Sneyers? La réponse se trouvait dans l’acte de mariage de Jean-Jacques et Marie Fortin. La version utilisée manquait de résolution. Sur une autre numérisation, on pouvait lire: «Jean Jacques Grosjean, fils majeur de Guillaume Grosjean défunt et défunte Thérèse Sneiyres de Paris, France

Sneiyres? Sneyers écrit par un missionnaire francophone du 19e siècle!

Ce Sneyers, explique qu’on lui octroie parfois une origine belge, nationalité de sa mère, possiblement. Justifiant aussi son départ avec ce contingent de Belgique. Entouré de francophones, il utilise son véritable patronyme, en présence d’anglophones, Sneyers convient mieux. Laissons la conclusion à l’abbé Huard qui décrivait ainsi Jean-Jacques Grosjean :
«Il faut entendre raconter cela à Grosjean, qui en a bien d’autres dans son sac, et qui est trop français pour avoir la langue dans sa poche!»

 

 


Lire l’extrait où l’abbé Huard raconte l’histoire de Jean-Jacques Grosjean :

Source Labrador et Anticosti, Victor Alphonse Huard, pages 56 et suivantes.

Le livre de l’abbé Huard, disponible sur BanQ :  http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2022740
Le récit du musée du père Arnaud débute au quatrième chapitre, page 47 du livre et 67 du pdf.


MISE AU POINT

La Pointe des Fortin
Nommer la «Pointe des Fortin» dans un texte historique est une hérésie au même titre qu’utiliser le terme «Haute-Côte-Nord», les deux sont des appellations modernes de lieux historiques. Ils ont été utilisés dans le texte pour une meilleure compréhension.

Le nom «Pointe des Fortin», apparaîtra dans la décennie 1970. Quiconque voudrait nous faire croire qu’on voit ce nom sur d’anciennes cartes serait malvenu… La Pointe des Fortin n’existait point. Elle est née de la rupture du banc de sable au début du XXe siècle. Le nom sera officiellement reconnu le 2 août 1974.

En rouge, emplacement (approximatif) de la maison d’Henri Fortin où Jean-Jacques Grosjean, le héros de cette histoire, habita avec son épouse.

 

 

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3 commentaires sur “L’épopée de Jean-Jacques Grosjean (2/2)

  1. Karine Martel

    Je me demandais ce qu’il était advenu du musée. Selon http://www.shcote-nord.org/wp/?page_id=60
    “Lorsque Mgr René Bélanger fonde la Société historique de la Côte-Nord pour mettre fin, en particulier, à l’exode du patrimoine des nord-côtiers, les membres fondèrent un dépôt d’archives, une bibliothèque et un musée. La collection d’ethnohistoire qu’elle amassait, pièce par pièce, au fil des ans, va se développer plus rapidement. En 1969, s’ajoutera la collection d’ornithologie, déjà centenaire du Musée d’histoire naturelle de Betsiamites.”

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  2. Karine Martel

    Pour en savoir plus, j’ai écrit à la Société historique de la Côte-Nord qui m’a confirmé que la collection est toujours en leur possession et qu’elle fait partie des trois collections distinctes que possède la société depuis sa fondation en 1947.

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