La traverse du Saguenay, La fin du chaos? (1916-1924)

 

Ce texte est la suite de La traverse du Saguenay, régentée par le courrier (1901-1916)

En 1916, la compagnie Trans-Saint-Laurent Limitée perd le service de traversier au profit d’une autre compagnie : The Quebec and Levis Ferry Company. Le contrat concerne toujours la liaison Rivière-du-Loup-Tadoussac en plus de la traverse du Saguenay. Les avaries, constantes, parviennent à dépasser les débuts erratiques de la traverse du Saguenay. Il faudra près d’une décennie de combat pour parvenir à un service régulier entre les deux rives du Saguenay.

(1915-1916) Le PILOT (ON 88303) et le QUEEN (ON 92335) :
C’est d’abord le PILOT qui prend la relève. Ce navire construit en 1904 à Lévis, peut accommoder 390 passagers et voguer à 12 noeuds mais pour peu de temps.

Le Pilot, entre Québec et Lévis, date inconnue.. ©BanQ

Le 26 janvier 1916, lors d’une traversée vers Rivière-du-Loup, avec le capitaine Arthur Deschênes à la barre, le traversier s’échoue sur des rochers au large de l’île Rouge pendant une tempête. C’est le MAHONE qui vient au secours de l’équipage, le navire «renversé est une perte complète» selon le journal de Chicoutimi. Les gens de Tadoussac se trouvent alors «bien à plaindre».

Encore une fois, on remarquera que c’est le service de courrier qui importe le plus. Progrès du Saguenay, 03/02/1916. ©BanQ

Le MAHONE reprend même du service pour un voyage spécial à Rivière-du-Loup afin de ramener marchandises et passagers. On presse le gouvernement d’agir. C’est finalement le QUEEN qui remplacera le navire perdu.

Enregistrements du Pilot et du Queen aux registres des navires à vapeur du Canada en 1915.

Plus vieux que le PILOT, il semble avoir plus ou moins les mêmes caractéristiques (d’un oeil profane).

Le Queen entre Québec et Lévis, date inconnue.

 Le QUEEN s’échoue à Baie-Ste-Catherine le 31 octobre 1916 et The Quebec and Levis Ferry Company cesse ses opérations dans le secteur. Ce qui marquera aussi la fin de l’utilisation d’un navire unique pour les deux services.

Notez :
À partir de ce point, la liaison Rivière-du-Loup/Tadoussac aura son propre navire, adapté à la traversée. Naturellement cette série de texte étant dédié à la traverse du Saguenay, on occultera la suite de cette histoire.
Pour en savoir plus sur la ligne Rivière-du-Loup-Tadoussac, je vous conseille l’excellent texte de Jeannine Ouellet : Cent ans de navigation entre Rivière-du-Loup et la rive nord, disponible en ligne.

 

(1916-1917) Silence :
Aucun document retrouvé pour cette saison-là. Le curé Thomas Simard, mentionne le RHODA comme navire ayant fait la traversée. Pourrait-on l’insérer ici? Peut-être.

(1917-1918) NAVIRE INCONNU :
Un «bateau à vapeur» du capitaine Pagé de Grande-Baie, toujours selon les écrits du curé Simard de St-Firmin, tentera de maintenir le service à l’hiver 1917-1918. Grâce à la «grande sagesse» du ministre du commerce, le gouvernement supprime lien entre les deux rives du fleuve : «Le ministre du commerce a annoncé que le gouvernement avait décidé de supprimer le service de navigation sur la côte nord entre Rivière du Loup et Tadoussac. Il se fait peu de commerce dans cette région et dans les circonstances, il a paru plus sage d’économiser la somme que ce service aurait coûté.» (La Presse, 20/05/1918).
L’abbé Simard rapportait que la région sera deux ans sans traverse, il s’agit probablement des années entre 1919 et 1921.

(1918-1919) AUCUN NAVIRE :
En janvier 1919, aucune communication avec le reste de la province. On parle pourtant d’un traversier sauf qu’on transporte le courrier avec une chaloupe.

Progrès du Saguenay, 02/01/1919. ©BanQ

Mais à quoi bon maintenir un lien vers la Côte-Nord!? Notre député, le libéral Edmond Savard, tente de faire entendre raison au gouvernement unioniste de Borden :

Progrès du Saguenay, 02/01/1919 . ©BanQ

(1919-1920) AUCUN NAVIRE :
Un article du journal La Presse du 20 novembre 1920, confirme que le gouvernement ne semble point disposé à offrir une subvention pour un traversier. On y lit que la Chambre de Commerce de Québec «a aussi appuyé le conseil du comté de Saguenay qui réclame un service de traverse entre Tadousac et la Baie Sainte-Catherine en hiver.»
Le lien maritime devient de plus en plus chaotique, deux mois plus tard, le même journal rapporte : «Tous nos voyageurs sont forcés de traverser la rivière Saguenay en canot cet hiver; nous avons heureusement d’excellents canotier, fort habitués à la traversée.» (La Presse – 20/01/1920).

(1920-1921) AUCUN NAVIRE :
Comme le Fédéral fait la sourde oreille, une requête est faite à Taschereau, alors Premier Ministre du Québec, en septembre 1921. On demande un «octroi de 5,000$» pour «un petit bateau à vapeur (tug)» afin de donner un service permanent sur le Saguenay : «Considérant les revenus importants que le Gouvernement de Québec retire des forêts, des pêcheries et de la chasse de cette région, les requérants soussignés osent espérer que votre Gouvernement laissera de côté la question théorique, à savoir : lequel d’Ottawa ou de Québec a l’obligation stricte de subventionner cette traverse […]» (Progrès du Saguenay, 22/09/1921)

Texte complet de la requête faite à Taschereau. ©BanQ

 Un voyageur me dit
Le Progrès du Saguenay, dans son édition du 2 mars 1922, nous donne un portrait précis de la situation. Plusieurs perles dans ce texte, en voici quelques-unes :

Plusieurs perles dans ce texte.. ©BanQ

«Ceux qui habitent l’autre côté du Saguenay, de Tadoussac en descendant, sont de beaucoup plus à plaindre. Ils sont pratiquement prisonniers, l’hiver, et la porte, plus souvent fermée qu’ouverte, c’est la traversée du Saguenay, de Tadoussac à Ste-Catherine.»

«Nous demandions qu’un humble petit bateau pour réunir – par un service quotidien – les rive du Saguenay et sa farouche embouchure.»

«– Et le bateau n’est pas même en chantier?
– Il est encore… sous considération.»

«On a parlé de confusion dans les limites juridictionnelles entre le Fédéral et le Provincial. L’un répond : “navigation fluviale!” L’autre, “navigation de rivière”… Et nous, nous naviguons… en frêle canot, au péril de nos vies, au détriment du trafic considérable, quand on peut naviguer!»

«[…] Vous faites-vous une idée de ce qu’est la traverse en petit barge, où il n’y a place que pour les gens et les sacs de malle (quand il y aurait du fret pour un vapeur), sur le Saguenay qui ne quitte guère sa mauvaise humeur d’hiver!»

(1922) Le GEORGES-WILLIAM (ON 138513) :
Le «voyageur» relate, dans l’article cité plus haut, la présence du minuscule GEORGES-WILLIAM à Tadoussac. Construit aux Escoumins, ce vapeur d’Alexis Tremblay de Chicoutimi, faisait possiblement la traversée pendant l’hiver 1922.

Enregistrement du Georges William aux registres des navires à vapeur du Canada en 1922.

(1922-1924) Le ST-PAUL :
En octobre, le Progrès du Saguenay publie : «On nous annonce d’une manière certaine que nous allons avoir un traversier pour faire le service entre Tadoussac et Ste-Catherine. Le Gouvernement d’Ottawa nous gratifie d’un octroie de $2,000.00 à cette fin. Le contrat est donné à M. Omer Boulianne. Ce bateau a [pour] nom “Titanic” il est vrai qu’il n’a rien en commun avec le célèbre vaisseau de ce nom […]» (Progrès du Saguenay, 19/10/1922).
Cependant, selon les écrits du gouvernement, ce petit navire se nomme ST-PAUL, Titanic n’étant, possiblement qu’un surnom. Son enregistrement aux registres des navires au gouvernement est introuvable. Selon Jean-Pierre Charest, son tonnage expliquerait son absence : «L’enregistrement des navires de moins de 15 tonneaux n’était pas obligatoire.»

Mention du vapeur St-Paul, surnommé le Titanic, contrat #24, subvention pour la traverse du Saguenay.

Les quais
Les multiples changements aux quais, tant du côté de Tadoussac que Baie-Ste-Catherine, nécessiteraient une recherche approfondie et possiblement un ou deux textes afin d’en raconter les histoires. On mentionnera que dans un premier temps, du côté de Baie-Ste-Catherine, on utilisait le quai de la compagnie Price, à la Pointe-aux-Alouettes. Du côté de Tadoussac, l’actuel quai de la marina servait de débarcadère. De grands travaux s’effectueront à travers les ans.

1924-1925 : La fin du chaos? :
Pendant que le Fédéral et le Provincial se retourne la patate chaude, le service d’un traversier sur le Saguenay n’existe pas encore officiellement. Cet entrefilet nous prouve, encore une fois, l’isolement de la population, particulièrement en hiver : «Les derniers bateaux à voiles sont en hivernement : la navigation est complètement close. La barge “Tremblay” était de passage, ici, pour la dernière fois, cette année. La goélette “Saguenay Trader”, de Chicoutimi, a pris ses quartiers d’hiver à Tadoussac, cette année. Nous voilà complètement isolés. Il ne nous reste que la traverse de la rivière Saguenay en yacht à essence et ensuite le trajet à la Malbaie; le seul moyen de sortir d’ici.» (La Presse, 14/12/1925)

Même si l’irrégularité des bateaux passeurs s’achève, nous traverserons une zone de brouillard dans la prochaine chronique.

À suivre…

 

Nota bene
Cette série de chroniques se veut un premier débroussaillage sur l’histoire des traverses sur le Saguenay. Les spécialistes dénonceront le manque de profondeur; les Charlevoisiens, la vision uniquement nord-côtière et les gens de la place l’absence de références généalogiques.
Tous auront raison car :
– L’histoire de la traverse pourrait remplir un ou deux livres tellement on y trouve de rebondissements et de faits incroyables.
– Que ce soit en 1919 ou en 2019, le combat est toujours le même : Sortir la Côte-Nord de son isolement.
– Identifier chacun des acteurs de l’histoire du traversier demanderait autant d’effort que d’identifier les traversiers. Or, si je compte les heures passées à refaire cette chronologie, on arrive à plusieurs mois de travail.

 

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