À l’ombre de la Jamboise

Les héros de la grippe espagnole

L’hiver 1918 n’en finit plus de finir à la Petite Romaine. Madame Jobidon, Charlotte De Kastner, de son nom de jeune fille, est enceinte. Sa fillette, Hélène rêve d’aller à Baie-des-Bacon, chez la grosse Féda, question de faire diversion en cette monotone saison.
Pâques arrive le dernier jour de mars cette année. Ils iront célébrer à Mille-Vaches même s’il y a encore beaucoup de neige. Au retour, enfin, ils feront halte chez la grosse Féda : «qui vendait des sous-vêtements féminins. Cette femme rubiconde amusait tout le monde avec ses facéties. Elle ne portait pas elle-même de culottes, disait-elle, parce que ça l’étranglait!» Ensuite, de Baie-des-Bacon à la Petite Romaine, Jack, le cheval, ira au petit trot pendant deux heures… la gamine sommeillera en rêvant au printemps. Ce qu’elle ignore, c’est que s’il tarde à venir, c’est peut-être en prévision de l’automne cruel qui s’annonce? Mais qu’importe, elle a 9 ans et passe l’été à s’amuser à l’ombre de la «Jamboise», déjà vieille en cet été 1918.

La maison « Jamboise » en automne, un paysage connu de plusieurs générations. (Source : Rita Tremblay)

Rougette
L’été se termine avec l’arrivée de «Rougette» une «jolie vache laitière de couleur rouge feu» que M. Jobidon installe, avec Jack, dans l’écurie à peine terminée. Rougette, originaire de Baie-des-Bacon, semblait avoir un problème de personnalité, «élevée dans la nature, [elle] se prenait pour un taureau et fonçait volontiers sur les gens». Hélène la craignait, elle laissait donc Malvina, la voisine, la traire. Jusqu’au jour où, après avoir été impolie avec cette dernière, on l’obligea, sans trop de succès, à traire Rougette : «La récolte fut mince […] Il me restait à présenter mes excuses à la Malvina, moyennant quoi, elle reprit sa tâche quotidienne et nous eûmes du bon lait en abondance. Maintenant je l’observai de près pour savoir comment m’y prendre au cas où… Et ce «cas où» se présenterait avant très longtemps dans des circonstances infiniment plus graves.»

Situation tragique
L’épidémie de l’automne 1918, que l’on nomma «grippe espagnole», se propage à la vitesse du retour des soldats dans leurs pays. La petite Jobidon, qui vit en bordure de la rivière Petite Romaine, raconte : «La panique régnait partout […] Parmi les trois familles qui composaient notre minuscule hameau, personne ne mourut, mais tous furent atteints à des degrés divers, terrassés par une fièvre terrible […] Papa dispensait quinine et huile de castor. Mais lorsque vint son tour, il délira durant onze jours et faillit y passer; puis ce fut ma mère qui, à peine trois mois auparavant, avait donné naissance à une petite fille, son troisième enfant. Seul l’amour maternel, le courage du désespoir, lui permirent de tenir le coup avec l’aide de notre jeune bonne, elle-même gravement atteinte.»

Rapidement il ne reste que deux enfants encore valides, Hélène et Ti-Zoun, le fils de Malvina, qui soigne le bétail des siens. Même si la famille Jobidon n’a qu’un cheval, une vache et quelques poules, c’est une tâche énorme pour le petite Hélène, née à la ville : «Je me souviens comme si c’était hier, tant j’avais peur, la première fois où je m’aventurai dans l’écurie, portant une botte de foin presque aussi grosse que moi. Les pauvres bêtes avaient faim et soif, Jack exhalait ses frustrations en ruant au plafond et Rougette mugissait tristement. Comme elle était attachée et que j’étais à l’abri de ses cornes, je me glissai dans son compartiment et réussis à déposer le foin dans le râtelier, le disposant de manière à ce que les deux bêtes en aient leur part. Puis ce furent les mesures d’avoine et l’eau en petites quantités car les seaux sont lourds. Mon amour des bêtes s’accrut lorsque, quelques jours plus tard, je vis Rougette qui poussait du fourrage vers Jack. Enfin, la paix était faite avec Rougette. Quand à Jack, il avait cessé de ruer. Ses hennissements étaient peut-être d’affectueuses paroles d’accueil?» Naturellement, ses observations sur la traite de Rougette furent mis à contribution.

Témoignage
Ce témoignage unique, racontant la grippe espagnole à travers les yeux d’une enfant, provient d’Hélène Jobidon Gagnon. Pour une rare fois, un témoignage pointe des gens de chez-nous s’étant démarqués : «Au creux de l’épreuve, trois héros s’étaient manifestés. Épargnés presque miraculeusement par la maladie, ces trois hommes s’étaient évertués à porter secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Trois héros obscurs qui sauvèrent probablement bien des vies chez les gens et chez les bêtes: le curé des Grands-Escoumins dont j’ai malheureusement oublié le nom [N.D.A : Édouard Boily], Maurice Morin [N.D.A : Fils de Jean-Baptiste], des Petits-Escoumins, et Ti-Lie (Elie) Tremblay, de la Baie des Bacons [N.D.A : Fils d’Ignace (Ferrine)] ». Ce récit nous offre une autre vision de ce mois d’horreur, celui des survivants, envers et contre tout.

La maison « Jamboise », aujourd’hui disparue et son environnement en 1977. Elle appartenait à Jean-Baptiste à Jean à Ambroise Tremblay (J’amboise). Source : BanQ, Point du jour aviation limitée, Jean-Marie Cossette, P690,S1,D77-219,P0177.

Cent ans plus tard, les vrais héros de cette histoire se dévoilent : Hélène et son ami Ti-Zoun, deux enfants courageux, maintenant en vie les habitants de leur écurie respective. Deux petits héros sortis de l’anonymat.


Le texte complet de Madame Hélène Jobidon Gagnon, Un homme disparaît, Écrits du Canada français, numéro 51, p.81, en ligne chez BanQ.

 

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